Photos : Hichem Merouche - a movie produced by PROLEGOMENES and LES FILMS PELLEAS - Algeria/France - 2016

« En attendant les hirondelles » : l’Algérie, loin des clichés

CINÉMA ET PSYCHANALYSE – Sélectionné à Cannes au Certain regard, le jeune réalisateur Karim Moussaoui raconte l’amour et les rapports hommes-femmes aujourd’hui en Algérie dans un film à la poésie singulière.
Par Daniel Charlemaine, psychologue,
à la mémoire de mon père
© Hichem Merouche

En attendant les Hirondelles : AfficheEn voyant la bande annonce du film de Karim Moussaoui, nous comprenons la place qu’y occupent la musique et la danse. Nous plongeons dans l’Algérie contemporaine, qui s’extrait d’un islamisme invalidant. La musique connait des fluctuations bouleversantes, puisqu’on peut passer du chââbi aux mélodies de Bach. C’est un vent de liberté, qui souffle dans ce film choral, où la délicatesse suggère parfois plus qu’elle ne raconte.

Trois hommes conduisent, marchent aussi à travers le pays. Nous circulons dans l’espace géographique comme dans l’espace psychique, mais également dans celui des regards et des aléas du désir. Comment opter pour la direction à donner à son existence ? Les personnages sont divisés face à leurs choix. Comment se prononcer ? Comment agir lorsqu’on a peur ? Comment se débrouille-t-on de nos moments de lâcheté, de nos décisions prises dans un moment où nous assistons à quelque chose que nous ne souhaitions, ni ne devions voir ? Quelle position prendre lorsque la bravoure est possiblement synonyme de mort ? C’est toute la décennie noire de l’histoire algérienne, qui encombre les esprits et les rend impuissants.

 

Quelle meilleure démonstration de l’écart entre islam et islamisme ? Les femmes ici ne sont pas soumises, elles se prononcent et s’engagent. Elles affirment des positions sans être dans la prestance ou l’irrespect des hommes. Le dialogue inaugural entre Mourad, promoteur sexagénaire et Lila, son ex épouse est incroyable. Elle s’inquiète pour l’avenir de leur fils, démotivé dans sa cinquième année de médecine. Lila sollicite Mourad pour que de sa place de père, il parle à leur fils. Tout en lisant le journal, elle s’étonne du sourire perçu sur le visage habituellement inexpressif d’un jeune croisé dans la rue. Lila ne supporte plus que rien ne change au niveau sociétal. « Tu veux que ça change ou que ça évolue ? » lui demande Mourad. Ce couple divorcé parle, leurs dialogues circulent d’une langue à l’autre (le français y a encore une place). Les rapports homme/femme ne sont pas orchestrés par la soumission à un dogme préétabli.

La caméra alterne entre travelings et gros plans, elle questionne les regards souvent indirects. Les miroirs sont légion. Ce sont leurs reflets qui dessinent les contours de la réalité. La suggestion l’emporte sur le voyeurisme. La contemplation prend le pas sur l’exhibition. Le traitement de la pulsion scopique* est ici singulier.

Lorsque Mourad repart, son chemin le confronte à un panneau de déviation. C’est tout le propos du film : que faire quand on est détourné de sa propre route ? Comment se débrouiller des déplacements inattendus et affronter dignement les événements qui surgissent ? Questions adressées aux protagonistes masculins de générations et de statuts sociaux variés.

 

En attendant les Hirondelles : Photo

 

Du côté féminin, Aïcha, jeune promise à un mariage arrangé, ne se dérobe pas au désir qui resurgit pour Djalil. Le puissant érotisme, qui traverse ces deux-là, nous est montré avec une pudeur extrême. On ne saurait condamner l’amour qui les relie, sauf à se replier dans un carcan moral. Lorsqu’elle retire le voile qui recouvre sa chevelure, la beauté d’Aïcha rayonne. Elle n’est ni provocante, ni aguicheuse, juste libre. Plus tard, elle sollicite les musiciens pour danser. Elle danse seule. Djalil la rejoint. Soudain, alors qu’ils dansent, un fondu musical nous entraine dans une mélodie de Bach. C’est Aïcha qui donnera délicatement accès à sa chambre. Point de forçage de Djalil, c’est elle qui l’invite. Nous n’entrons pas. La porte se referme. L’usage du non-dit et du hors-champ démontrent combien une scène d’amour et de désir intense peut être filmée sans qu’il soit nécessaire de montrer les corps en action.

Dahman, neurologue ambitieux, est en attente d’une promotion et de son mariage. L’embarras vient d’une femme resurgie du passé. Les terroristes avaient réquisitionné Dahman en sa qualité de médecin. Il a été le témoin silencieux d’un viol collectif par les islamistes. Nadia Kaci incarne la paysanne, qui a enfanté le fruit de ce viol. Ses parents les ont rejetés, elle et son fils. Dans la culture musulmane, une femme n’existe que par l’intermédiaire d’un homme. Déclarer son fils seule n’est pas possible. Les autorités, pourtant au courant de sa situation, lui ont dit qu’il faut retrouver le père ! Cette femme a survécu en croisant le regard humain de Dahman. Elle lui demande de reconnaitre cet enfant, qui ne parle pas : « Un enfant doit avoir un nom », lui dit-elle simplement. Le frère de cette femme est présent à ses côtés dans l’attente de la reconnaissance de l’enfant. Il ne juge pas, il est là et attend. Dahman se marie à sa promise. Durant la cérémonie, il part aux toilettes, recule devant une porte ouverte et s’enferme dans l’autre cabine. Que se passe-t-il dans sa tête ? Nous l’ignorons. Il ressort, reprend sa place au sein de l’atmosphère festive. Une fois marié, il répondra à la paysanne. L’inventivité cinématographique est ici une réelle bouffée d’air frais.

 

*La pulsion scopique traite de la dialectique entre regarder et être regardé. Le psychanalyste Jacques Lacan s’y réfère lorsqu’il théorise le stade du miroir.

 

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