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court-métrage // « Les Chants de la Maladrerie », le 9-3 sans rap ni tags

Aux États généraux du film documentaire de Lussas, José Bernard Corteggiani s’est laissé porter par « Les Chants de la Maladrerie », court métrage singulier de Flavie Pinatel. Voici une conversation à laquelle il a peut-être bien assisté…

Le film sera diffusé le lundi 13 novembre dans l’émission Libre Courts sur France 3 (puis en replay sur le site).

 

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 Ado tumultueuse, rockeuse aux Beaux-Arts, née à Marseille mais établie en Seine-Saint-Denis, ex-cadreuse décalée à Canal + et à Métropolis (ARTE), Flavie Pinatel fait décoller le documentaire en y injectant son talent et ses références de plasticienne.

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La scène a lieu à Lussas (Ardèche), au cours des Etats généraux du film documentaire, en août dernier. Philolaos d’Aubignas est sorti ravi de la projection du film Les Chants de la maladrerie, Néanthe de Balazuc effondré par la vision coup sur coup d’un film sur des fossoyeurs chiliens qui déterrent des os de victimes de la dictature, et d’un deuxième sur un ancien intermittent qui s’est immolé devant sa caisse de retraite. Philolaos commande un sirop d’orgeat, Néanthe sa cinquième bière à la châtaigne. Ils devisent.

Néanthe : Encore un film sur la banlieue !

Philolaos : Non, c’est pas un film sur la banlieue.

– Cité de la Maladrerie, c’est marqué dans le programme. Aubervilliers. Dans le 93.

– C’est pas n’importe quelle cité. C’est une cité utopique, construite par Renée Gailhoustet.

– Connais pas.

– Une grande dame de l’architecture française. Elle a voulu faire des logements sociaux autrement, dès les années 1960. La Maladrerie, c’est une cité jardin. Chaque logement a une terrasse ou un jardin.

– C’est pas un peu chiant, les films sur l’architecture ?

– Souvent, oui. Mais là, pas du tout. Les éléments d’information sont donnés dans un pêle-mêle de voix en-dessous de la musique et par-dessus des natures mortes – des crépis, des ciels, des bouts de bâti avec de la verdure autour. C’est troué, un peu comme chez Godard. On entend ce qui surnage : « c’est pas la mixité, c’est une mêlée » ; « on a des échappées du regard, on peut traverser en diagonale, en ligne droite », « aucun appartement ne se ressemble, chacun vit dans sa singularité ». Pas besoin de plus, on a compris. Bref, c’est tout le contraire d’un film cérébral…

– Godard pour les simples.

– Je parle simplement d’une séquence. Le film, c’est un portrait de la cité à travers des chansons chantées par leurs habitants. C’est un film en-chanté.

– Demy chez les rappeurs ?

– Il n’y a pas de rappeurs. Juste un gars qui fait une putain de pantomime entre hip hop et danse contemporaine. La réalisatrice, Flavie Pinatel, dit qu’elle est en colère contre la représentation de la banlieue par le graf et le rap. Qu’on les coince avec ça, ses voisins.

– Ses voisins ?

– Oui, elle vit dans la cité depuis 14 ans. Le pire, elle dit, c’est que c’est des gens qui veulent bien faire qui discriminent comme ça. Pour les gamins des centre-villes, c’est les ateliers de photo, pour ceux de banlieue…

– Grand classique. Qu’est-ce que les gens chantent, alors ?

– Une chanson qu’ils ont eux-mêmes choisie. Il y a une dame qui chante La Visite, de Linda Lemay : « J’veux pas d’visite/J’veux pas leur dire comment je vais/Pis j’ai les cheveux tout défaits/J’veux pas d’visite/Parce qu’la maison est à l’envers/Parce que j’suis pas bonne cuisinière.»

– Elle ressemble à quoi cette dame ?

– A une dame qui tire son cabas, mais quand elle le lâche, elle dépote.

– C’est de la comédie musicale ou du réalisme social à cheveux gras ?

– C’est pas du Minelli, ni même du Demy. C’est un documentaire fait de « portraits chantés ». Flavie Pinatel aime ça, le « portrait chanté », elle dit que ça lui permet de saisir les gens sans que ça soit trop voyeuriste, ou intimiste, ou sociologique.

– Ça me rappelle un autre film, attends je gougle… Distant Voices, Still Lives, de Terence Davies, 1985. L’histoire d’une famille de Liverpool dans les années cinquante à travers les souvenirs du réalisateur…

– Oui, j’avais vu ce film. On voyait pas une famille qui chantait dans son salon working-class, Daddy, Daronne et les kids ? Tous ensemble ?

– « You’ll never walk alone », tu connais ? Ah non, le foot c’est trop popu pour toi. C’était un hymne à Liverpool, dans les stades, quand le prolétaire pouvait encore se payer un billet dans le kop catégorie 4.

– Dans ce film aussi, il y a des scènes de chant collectif. Flavie Pinatel a travaillé avec une classe C.H.A.M.

– Cham ?

– Classe à horaires aménagés musicale. Il y a une séquence où on voit des ados avec leur prof, elle devant un piano à queue, le genre qui rutile avec son couvercle relevé en aileron de requin, l’engin trône dans la cour, laqué noir, et les mômes en colimaçon, assis sur les murets qui serpentent, circulent, devant et jusqu’au fond du plan, tu vois l’image ?

– Composée.

– Oui, Flavie Pinatel a fait les Beaux-Arts à Marseille, et depuis elle a pas arrêté d’articuler l’art et son engagement social. Pas du socio-culturel, hein ? De l’art. Le meilleur pour tous.

– Et ils chantent quoi, ces ados ?

– «Can you hear me?» Et puis «Les animaux ont des ennuis», de Prévert. « Laissez les hirondelles passer et revenir. »

– C’est pas un peu niaiseux, comme dirait la cousine du Québec, la Linda ?

– Pas du tout. C’est ça qui est fort. Elles pourraient faire plonger le film dans la mièvrerie, ces chansons circa-culcul-la-praline, mais ça n’est jamais le cas. Sans doute parce que la réalisatrice sait couper ses plans assez tôt. Elle nous en met jamais plein la vue avec son dispositif et ses tableaux musicaux. C’est un peu comme dans les films historiques : quand on nous fait un peu trop voir le travail de déco et de costumes, c’est raté. Quand c’est réussi, ça donne Jeanne la Pucelle, de Rivette, ou Saint-Cyr, de Patricia Mazuy.

– Un film avec des chansons, ça fait pas forcément un film musical.

– Justement, le film n’est pas musical seulement parce qu’il est fait de chansons, il est musical par son montage, image et son. Je pense que Resnais aurait aimé.

– T’as pas une autre référence écrasante ?

– Mange tes morts, bouffon.

– Donc, la cité de la Maladrerie, c’est une cité enchantée, un îlot d’utopie ?

– Dans la réalité, la cité s’est dégradée, surtout depuis que les bailleurs y ont entassé des familles avec 8 ou 10 enfants dans des F2. Flavie Pinatel dit qu’elle a voulu faire « grincer l’enchantement ». On voit à un moment un gamin qui marche sur de la caillasse. Il y aussi un plan fixe d’un Caddie couché dans une mare. Mais le Caddie est bleu pimpant, il voisine avec des fleurs rouges. La réalisatrice appelle ce plan Monet au Caddie. C’est plus fort qu’elle, elle dit, elle est marseillaise, il faut qu’elle «enjolive». Mais ça n’est pas joli, c’est mieux que ça.

– Mieux que joli, c’est pas joli joli ?

– Très drôle. Moi, je n’ai presque pas vu le social déglingué. C’est de la reconnaissance que j’ai éprouvé pour ce film : c’est pas parce qu’on filme (avec) les pauvres qu’il faut faire une image crade, un son pourri et des cadrages approximatifs. Au contraire. La dignité, ça passe par l’exigence de forme.

– C’est beau. Je me reprendrais bien une Lou Brusc, pas toi ?

 

 

Propos peut-être bien recueilli par JB Corteggiani et son zoom H6 planqué sous la tablée conviviale du café juste à côté de l’église…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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