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« La Belle et la meute »: si seulement c’était un conte…

Inspiré de faits très réels, le premier long métrage de la tunisienne Kaouther Ben Hania, présenté cette année à Cannes au Certain Regards, suit pas à pas l’odyssée traumatisante d’une jeune femme violée par des policiers pour faire reconnaître le crime dont elle vient d’être victime. « La Belle et la meute » raconte la construction d’une héroïne qui ignorait ses forces. En salles le 18 octobre.
Par Pamela Pianezza

La Belle et la Meute : AfficheSéquence 1. Mariam (Mariam Al Ferjani), toute jeune et jolie fille dont les rondeurs oscillent entre celles de l’enfance et celles de la pleine féminité, se remaquille dans les toilettes d’un club où se tient une soirée universitaire. D’abord un peu gênée dans sa robe moulante et décolletée prêtée par une copine, elle ne tarde pas à se lancer sur la piste de danse, où son regard croise celui d’un beau brun ténébreux, Youssef (Ghanem Zrelli). Ensemble, ils sortent prendre l’air…

 

Séquence 2. Mariam, terrorisée, échevelée, semble courir pour sa vie à travers la ville et la nuit. Derrière elle, Youssef. Mais la menace, encore invisible, ne vient pas de lui. Mariam vient d’être violée. Par des policiers. Pour elle commence alors une interminable odyssée. Le parcours d’une femme qui s’ignore encore combattante. Mais qui le deviendra, en réaction au mépris et aux humiliations répétés de la part de ceux censés lui porter assistance. Car pour porter plainte, Mariam doit présenter sa carte d’identité, restée dans le véhicule de ses agresseurs… Une situation kafkaïenne qui ne fera qu’empirer au cours de la nuit, quand la jeune fille se retrouvera au poste, encerclée par les amis et collègues de ses violeurs.

 

La Belle et la Meute : Photo Mariam Al Ferjani

 

Ainsi se déroule, en neuf actes implacables, la mécanique de La Belle et la Meute, premier long métrage de fiction de la Tunisienne Kaouther Ben Hania (Le Challat de Tunis) présenté cette année à Cannes au Certain Regard. Activiste, Ben Hania l’est, sans aucun doute et la force de son film repose évidemment, en premier lieu, sur son scénario choc « inspiré de faits réels ». La réalisatrice s’est en effet inspiré d’une histoire qui avait défrayé la chronique en Tunisie (des pétitions avaient été signées pour soutenir la victime) avant de donner lieu à la publication d’un livre témoignage en France en 2013, Coupable d’avoir été violée, de Meriem Ben Mohamed, aux éditions Michel Lafon. (Ben Hania a pris certaines libertés scénaristiques, la « vraie » Meriem étant un peu plus âgée que Mariam et fiancée à son compagnon.)

Mais il serait injuste de réduire le film à son propos. En ne lâchant pas d’une semelle son héroïne et sans jamais montrer la scène de viol, la réalisatrice fait ressentir au spectateur, jusque dans ses tripes, les différents états d’âme de Mariam. Aucun racolage, donc, mais pas de manichéisme non plus.

 

La Belle et la Meute : Photo Ghanem Zrelli, Mariam Al Ferjani

 

Tout en dépeignant une société et une bureaucratie oppressantes qui, par principe, privilégient la parole et le point de vue masculins, la réalisatrice se refuse à placer tous les hommes dans le même panier. Il y a bien sûr Youssef, qui soutient la jeune femme à chaque étape de son périple, jusqu’à ce qu’il finisse lui-même au cachot, laissant au personnage féminin l’espace nécessaire pour se construire, seule, en héroïne.

Mais il y aussi tous ces regards ou plutôt tous ces non regards posés par les personnages masculins anonymes qui entourent Mariam dans le premier chapitre du film. Ses collègues de fac, le barman, le videur… Aucun ne pose sur son corps partiellement dénudé un regard spécifique, ce qui suggère que la liberté et la sensualité d’un corps féminin ondulant sur une piste de danse, constitue pour eux une normalité.

 

La Belle et la Meute : Photo Mariam Al Ferjani

 

Il y a enfin l’un des policiers, le plus âgé, que l’on sent embarrassé dès les premières moqueries de ses confrères lorsque Mariam débarque dans leur commissariat pour exiger de porter plainte. Cet homme fatigué incarne à lui seul tous ces pères tunisiens – et au delà, tous les hommes du monde arabe – qui rêvent encore d’une société offrant à leurs filles le libre-arbitre qu’elles méritent.

S’il est tentant de voir dans La Belle et la meute un film « coup de poing », c’est plus généralement le cinéma de Ben Hania qui constitue un upercut à la misogynie ordinaire. Faux documentaire troublant, son précédent film, Le challat de Tunis, explorait déjà le peu de crédit accordé à la parole et au corps féminins dans la société tunisienne.

Pamela Pianezza

 

 

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