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« Le maître est l’enfant » : un papa à l’école Montessori

CINÉMA ET PSYCHANALYSE – L’école « traditionnelle » apporte-t-elle aux enfants l’attention qu’ils méritent ? La pédagogie Montessori est-elle la solution à tous les questionnements éducatifs des parents ? Papa cinéaste, Alexandre Mourot s’est interrogé et a introduit sa caméra pendant une année dans une classe d’enfants de 3 à 6 ans de la plus ancienne école Montessori de France. Un documentaire passionnant à voir en salles dès le 27 septembre.
Par Daniel Charlemaine, psychologue

Le Maître est l'enfant : AfficheQue vient faire ici ce film, dont le titre est au masculin, réalisé par un cinéaste, qui filme un éducateur ? Quelle est donc la part féminine de ce film, sinon dans la pensée de Maria Montessori, qui, au travers de la voix d’Anny Duperey, s’incarne à l’écran ? Née en 1870, Maria Montessori fut l’une des premières femmes médecins diplômée en Italie et figure parmi les féministes de renom. Elle entreprend ses études au sein d’écoles normalement réservées aux garçons.

C’est auprès d’enfants déficients intellectuels qu’elle conduit ses expérimentations fondées sur le mouvement. Maria Montessori prend ensuite la direction de l’école orthophrénique*, où elle développe sa méthodologie inspirée des outils mis au point par Itard et Séguin** pour pallier des déficits sensoriels. En 1907, ses résultats positifs la conduisent vers la Casa dei bambini, un projet ambitieux d’accueil de jeunes enfants non scolarisés d’un quartier défavorisé de Rome. Durant le régime mussolinien, elle s’exile vers l’Espagne, qu’elle quittera sous le franquisme, pour finir sa vie aux Pays-Bas.

 

DÉVELOPPER LA LIBERTÉ D’AGIR & DE PENSER DE L’ENFANT

 

Le Maître est l'enfant : Photo

 

Le projet d’Alexandre Mourot s’engage lorsqu’il devient père. Ce bouleversement le conduit à observer les capacités naturelles de sa fille et l’ampleur de ses capacités attentionnelles. Alors qu’il tente de la solliciter, elle s’intéresse aux déplacements d’insectes. La marche est également une conquête autonome. Le cinéaste est fasciné par le constat de ces avancées spontanées si l’on n’interrompt pas ce que sa fille entreprend. Entre prise de risque et confiance en l’enfant, comment savoir ce qu’elle veut et si une intervention est nécessaire ? Comment lui épargner des violences éducatives superflues et développer sa liberté d’agir et de penser ?

 

OBSERVATION, EXPÉRIMENTATION, IDENTIFICATION

 

Le Maître est l'enfant : Photo

 

Nous partons alors dans la classe Montessori de Christian Maréchal à Roubaix, durant deux années scolaires. 28 enfants de 30 mois à 6 ans y sont accueillis. L’atmosphère qui règne est tout à fait singulière : calme, activités intenses et diversifiées, déplacements, moments contemplatifs, de sommeil parfois, s’y déroulent sans heurts, ni cris. L’éducation apparaît comme un champ potentiel d’émergence révolutionnaire. Conquête de l’autonomie, de la liberté et de la responsabilité sont les clés de voûte de la pédagogie Montessori basée sur le respect de l’enfant, de ses rythmes d’acquisitions et sur l’usage de sa motricité. Il ne s’agit pas d’inculquer des connaissances à l’enfant. La posture des adultes présents dans la classe est le retrait attentif. Celui qui détient le pouvoir, le maître, c’est l’enfant. En ce sens, le titre du film n’est en rien démagogique. Les consignes verbales ne sont pas de mise. L’échange langagier n’est pas le canal privilégié pour apprendre. C’est par le corps, la kinesthésie et l’observation, que l’enfant apprend. Il expérimente, répète inlassablement, affinant ainsi sa dextérité et la précision de ses gestes. L’enfant décide de ce vers quoi il va se tourner, va chercher le matériel, s’installe, puis le rangera lorsqu’il aura terminé. Maria Montessori insistait sur l’intérêt pour l’enfant de disposer d’outils pour imiter les grands, l’identification constituant un réel moteur.

SÉCURITÉ ÉMOTIONNELLE

Dans la classe, une grande attention est portée à l’ordre et l’organisation. L’enfant y est en sécurité émotionnelle. Il utilise pourtant du matériel qui peut se casser ou présenter un danger. Point de semblant, on se coltine en vrai aux éléments lors d’expériences essentiellement solitaires. Prenons l’exemple du feu : l’enfant dispose d’allumettes et s’exerce à allumer une bougie. Il ne s’agit pas de réussir pour passer à autre chose, mais de réitérer autant que souhaité. Il y a également une table et un fer à repasser… qui chauffe vraiment, permettant de faire l’expérience du repassage et de la sensation de chaleur. De fait, il devient possible de s’emparer d’apprentissages fondamentaux, quel que soit son âge et sans obéir à un programme.

Lire, multiplier, diviser, peuvent s’acquérir seul, sans que le maître ne donne la réponse. L’enfant dispose du matériel pour vérifier ce qu’il a trouvé. Il n’y a ni faute, ni correction, tout au plus des erreurs, mais qui ne seront pas sanctionnées avec l’effet de rabaissement, de perte d’estime de soi, qui en découlent. Point de soumission à l’autorité, à l’instance détentrice du savoir. Point de notes, sinon musicales au sein de cette classe ! Evidemment, cette révolution pédagogique, si elle venait à se propager, aurait des incidences politiques***. La langue de bois ne tiendrait plus. Quelle bouffée d’air ! Enfin un projet humaniste, pacifiste, où la coopération prime sur la compétition, où le crédit fait à l’enfant de ses compétences est sans cesse au rendez-vous !

 

 

* Du grec ortho, « droit » et phrên, « esprit ». C’est l’art de diriger les facultés intellectuelles.

** Jean Itard (1774-1838) médecin français, qui s’occupa de Victor de l’Aveyron, dont s’inspirera F. Truffaut dans « L’enfant sauvage ». Edouard Seguin (1812-1880) pédagogue auprès des sourds-muets, surnommé « l’instituteur des idiots ».

*** Mentionnons l’expérience menée par Céline Alvarez à Gennevilliers dans une école publique en ZEP, qu’elle formalise dans un ouvrage, qui a connu une forte audience : Les lois naturelles de l’enfant, Ed. Les arènes, 2016.

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