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« Grave », film symptôme ?

CINÉMA & PSYCHANALYSE – Pour bien commencer l’été, retour sur l’un des événements de cette année cinéma:  l’impressionnant et inoubliable premier long métrage de Julia Ducournau. Âmes sensibles, s’abstenir…

Daniel Charlemaine, psychologue

Grave : AfficheLe film de Julia Ducournau est un choc. L’interdit fondamental du cannibalisme s’y trouve mis en scène. Quelques mois plus tôt, dans Ma loute, Bruno Dumont questionnait également cet enjeu sur un mode plus humoristique. Si la gravité indique que nous sommes soumis aux lois physiques de la pesanteur, notre époque s’assombrit néanmoins gravement. Les frontières vacillent et on érige idiotement des murs prétendant juguler ainsi la violence.

En psychanalyse, le développement libidinal du nourrisson passe par une phase sadique-orale. La cavité buccale (d’où surgit également la voix) est centrale dans les excitations procurées par la succion, puis la morsure. L’Autre maternel, qui me nourrit, je me l’incorpore, je le prends en moi. On parle de fantasmes et d’angoisses archaïques chez le bébé, qui dévore, recrache et régurgite. Le cannibalisme tapisse notre inconscient. Le nourrisson mordille le sein maternel, parfois la morsure survient accidentellement. Dans les échanges amoureux, un partenaire mordille l’autre, ses dents freinent la pression exercée pour ne pas mordre. Dans les crèches et à l’école maternelle, les « enfants mordeurs » sont redoutés lorsque l’agressivité ne semble pas encore domestiquée. C’est l’effet civilisateur, qui fait que nous ne nous dévorons plus entre nous.

 

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Dans Grave, Justine, une jeune fille brillante intègre une école vétérinaire, sa sœur s’y trouve déjà. Toutes deux sont végétariennes. Un rite de bizutage consiste à ingérer de la viande crue. Expérience cruciale, bouleversante pour Justine. En 1963, l’éthologue Konrad Lorenz soulignait « [qu’]aucun homme normal n’irait à la chasse aux lapins pour son plaisir s’il devait tuer le gibier avec ses dents et ses ongles et avait ainsi le temps de réaliser émotionnellement ce qu’il fait* ». Dans Grave, le goût du sang et surtout de la chair fraiche devient une quête insatiable pour Justine et sa sœur.

Les bizuts se retrouvent confrontés à vivre leur intégration dans un espace concentrationnaire. Le collectif se substitue à l’intime. Le sommeil et l’intégrité corporelle sont attaqués. L’atmosphère est oppressante, la musique assourdissante. Une sorte de chaos généralisé règne. L’absurdité de la soumission à ces rites de passage est palpable.

 

Julia Ducournau, quelques secondes après la première de son film à Cannes en mai 2016. © Pamela Pianezza

Julia Ducournau, quelques secondes après la première de son film à Cannes en mai 2016. © Pamela Pianezza

 

L’autre versant du film, c’est la mutation des personnages. La peau de Justine est atteinte d’une affection dermatologique. Justine consulte et entend à cette occasion un discours adulte (le seul du film, selon moi, qui dénonce la sauvagerie ambiante). Une seconde peau adviendra plus tard pour Justine. Justine, au prénom bien-nommé**, est l’objet de divers mouvements sadiques : d’une part par un professeur aigri, qui la sadise médiocrement en la dépréciant ; d’autre part par sa sœur, qui oscille entre élans de tendresse et mouvements de rabaissements divers (épilation des poils pubiens pratiquée sans délicatesse. Rivalité autour du garçon, qui partage la chambre de Justine). Quant aux parents de Justine, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils se montrent peu contenants. Grave nous informe sur l’état actuel de notre société. Pourtant n’oublions pas que lorsque Plaute affirmait que « L’homme est un loup pour l’homme », il précisait « quand on ne le connaît pas… ». J’ai été surpris de découvrir que son propos s’inscrivait dans une comédie légère. Peut-être est-ce ainsi qu’il faut regarder le film de Julia Ducournau ?

 

 

* Lorenz (K.) L’agression, une histoire naturelle du mal, Ed. Champs Flammarion, 1969
** C’est à partir des écrits du marquis de Sade, que Richard von Krafft-Ebing créa le terme de sadisme. Justine était l’une de ses héroïnes.

 

 

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