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Yaële Simkovitch « Le but principal de Buffy n’est pas de se trouver un mec, mais de sauver le monde. »

Yaële Simkovitch n’est pas seulement notre chroniqueuse série, elle est également l’une des plus grandes connaisseuses de la série Buffy contre les vampires, sur laquelle elle travaille depuis des années, avec un livre en préparation sur le sujet. A quelques heures de sa participation à la conférence « Buffy, décryptage d’un classique »* au festival Séries Mania, elle nous explique l’importance à ses yeux de cette série culte.
Propos recueillis par Pamela Pianezza

 

TESS MAGAZINE : Tu t’intéresses à Buffy depuis longtemps déjà. Quel est ton rapport à cette série ?

YAËLE SIMKOVITCH : Mon rapport est multiple et difficile à résumer. De peur de faire dans la grandiloquence disons que c’est l’œuvre matrice de ma formation personnelle et intellectuelle. Elle m’accompagne depuis la fin de mon adolescence, et j’ai mis quelques années à réellement la prendre au sérieux et comprendre que mon attachement n’était pas simplement de l’affect un peu honteux ; mais la reconnaissance d’un texte a la fois extrêmement riche en soi et qui me ressemblait spécifiquement. Avant même que je le réalise, elle avait commencé à conditionner mon approche analytique et critique des séries mais aussi de l’écriture. Aujourd’hui, c’est bien plus que ma série préférée, c’est mon terrain de jeu intellectuel favori, une œuvre kaléidoscope dont je n’ai toujours pas atteint le fond. Un point d’entrée vers un univers infini de questionnements, de références culturelles, de points de vues, d’idées tantôt réconfortantes tantôt dérangeantes sur la vie, l’amour, la mort, la politique, la croyance, le doute, la connaissance, la remise en question, le genre… et tout le reste. Je peux lier pratiquement n’importe quel sujet à Buffy en moins de trois minutes et sans avoir recours a l’absurde!

 

En quoi Buffy est-elle une héroïne féministe ?

Buffy contre les vampires : Photo David Boreanaz, Nicholas Brendon, Sarah Michelle Gellar

De plein de façons évidentes et d’autres plus indirectes. On a tendance à réduire le propos féministe de la série à la supériorité physique de Buffy mais c’est dans son approche émotionnelle et mentale qu’elle a changé la donne. Pour faire court, il y a trois aspects fondamentalement féministes dans l’écriture du personnage et son évolution, qui offrent à la fois un modèle de représentation différent et une incarnation du dépassement d’archétypes problématiques et offre une autre vision du monde où les dynamiques genrées sont plus égalitaires.

Tout d’abord, elle enraye les limitations traditionnelles des personnages féminins: son but principal n’est pas de se trouver un mec, mais de sauver le monde. En ça Buffy est un « héros » classique en soi, elle n’a pas à prouver sa légitimité face a une norme masculine. Cela reste inhabituel. D’ailleurs la plupart des personnages répondent à une tradition du sexe opposé… Par exemple, Xander, le seul garçon permanent du groupe n’a pas de pouvoirs et il est principalement un soutien émotionnel, un rôle classiquement féminin. Cela permet de créer de nouveaux modèles.

Deuxièmement, malgré sa légitimité immédiate de héros au sein du groupe, Buffy doit tout de même se libérer d’un certain nombres de carcans, limitations plus indirectes mais auxquelles est soumis le sexe féminin, en fiction comme dans la vie: la peur que sa force et son indépendance fasse fuir son partenaire; l’obligation d’être systématiquement « aimable »; l’autorité du conseil des observateurs, une hiérarchie institutionnelle qui l’instrumentalise ; la solitude d’être l’héroïne unique, un autre cliché de fiction atomisé durant le dernier épisode.

Finalement, il y a une vraie remise en question des modèles de pouvoir et de gestion de conflit traditionnellement masculins. Par exemple, l’isolement et la démonstration de force, des stéréotypes de héros masculin conduisent dans l’univers de la série, généralement au désastre. La série privilégie tout le temps un mode de politique communal, plus symboliquement féminin, ce qui devient une force de proposition politique proche de certains mouvements féministes.

 

La série a initialement été diffusée entre 1997 et 2003. En quoi est-elle toujours d’actualité aujourd’hui?

Avant toute autre chose, c’est une série qui reste 20 ans après très agréable à regarder. Je comprends que certains des éléments un peu kitch du décor et de la réalisation des premières saisons en arrêtent plus d’un, mais ce n’est pas vraiment lié à son âge, cela a toujours fait partie du charme assumé de la série. Au-delà de ces aspects là elle est invariablement drôle, intelligente, touchante et prenante. Rien n’y est gratuit, pas même les blagues, tout est là pour faire sens mais rien n’est simple. Il y a très, très peu de séries qui peuvent en dire autant. C’est aussi un cas rare de continuité sur sept saisons, qui récompense le visionnage assidu mais aussi le re-visionnage, infini dans mon cas. On peut se laisser emporter par la construction narrative sans peur d’être déçu par une fin avortée ou illogique. Tout amateur de séries peut apprécier cela. Et puis ses thématiques sont éternelles… L’adolescence c’est aussi la parfaite métaphore du changement. On est toujours dans l’adolescence de quelque chose et Buffy est un compagnon de vie très utile, je le conseille à tous les égarés de l’existence, les dépressifs, les traumatisés, ceux qui cherchent le sens de la vie. La série n’offre pas de réponse mais elle pose toutes les questions qu’on ne savait même pas formuler. Et les dialogues valent le détour…

Bref elle reste une des meilleures séries jamais écrites, et en tant que telle immune aux effets de mode. Ce n’est pas juste une opinion de fan, dans le monde anglophone de la pop culture c’est une évidence qui est régulièrement verbalisée par les auteurs et critiques les plus prestigieux.

Buffy contre les vampires : Photo Mark Metcalf, Sarah Michelle Gellar

Sur quoi portera ton intervention durant Séries Mania ?

Notre challenge est de ménager l’originalité de notre propos, tout en restant abordable vis a vis de ceux qui n’ont jamais réfléchi sur la série. Or ce qui est paradoxal quand on traite de Buffy c’est qu’elle bénéficie d’une littérature secondaire et d’une production critique plus riche qu’aucune autre série mais reste un culte incompris. Pour les non initiés, il reste cette impression que c’est un accès de nostalgie vaguement bobo où on vénère une forme de kitch des années 90. Donc il faut tout répéter alors qu’on pourrait penser que tout a déjà été dit. Pour ma part, je vais assumer mes centres d’intérêts privilégiés: la politique! Le féminisme de Buffy n’est pas son sujet principal. C’est l’éthique du pouvoir qui intéresse Whedon et la série explore ces questions frontalement en plaçant Buffy dans la position d’exécutif, de judiciaire et éventuellement de législatif… et en tirant les conséquences morales et psychologiques de cette situation.

Je pense que les questions soulevées par la série sont éclairées et pertinentes dans notre réflexion contemporaine sur l’action politique et militaire dans le monde occidental. Surtout dans le contexte de l’administration américaine actuelle. La fin de Buffy a été écrite sous Bush, mais elle n’a jamais semblé aussi contemporaine.

 

*Samedi 22 avril, à 16h30, au Forum des images

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