BETTER-THAN-US-1-©-Yellow-Black-and-White

Carnet de Séries Mania – Tour du monde… politique

L’édition Séries Mania de 2017 donne, comme chaque année, aux festivaliers l’opportunité de découvrir des séries généralement inaccessibles, de contrées parfois bien lointaines ou beaucoup plus proches mais qui ont du mal à faire leur chemin jusqu’à nos téléviseurs. L’occasion de prendre la température des préoccupations de nos cousins étrangers. Premier tour de piste.
Par Yaële Simkovitch

Pour sa huitième saison Séries Mania a élargi l’éventail de son offre : nouvelles sections, nouveaux lieux, mais aussi une diversité de plus en plus grande des événements qui ponctuent le festival. On est particulièrement heureux de découvrir plusieurs séries qui s’éloignent du format absurdement récurrent de l’enquête au long cours déclenchée par la disparition d’un enfant, ou d’une adolescente, généralement dans une petite ville, où il fait de préférence pas très beau. La faute probablement à une production internationale qui continue à courir après le choc narratif de The Killing puis de Broadchurch, à moins qu’ils n’en soient encore à exorciser leur attachement à Twin Peaks. Les séries qui ont le plus attiré notre attention en ces premiers jours n’ont pas simplement l’élégance d’éviter l’enquête policière, mais s’intéressent à des problématiques socio-politiques qui méritent une exploration fictionnelle. On espère avoir l’occasion de juger un jour par nous-même du développement de ces propos en voyant la suite.

 

Le coup de cœur – Better Than Us (Russie – 16 x 52 min)

 BETTERTHANUS3credits

 

Le pitch : Dans un futur extrêmement proche, où les avancées technologiques sont telles que les robots font parties du quotidien de chacun, un modèle particulièrement avancé se libère de ses propriétaires pour traverser le chemin de Georgi, un homme un peu perdu alors qu’il tente pour la première fois d’endosser ses responsabilités de père.

 

Le consensus des festivaliers : Il semblerait que la présence de robots ait poussé une grande partie du public à reléguer la série au rang de remake de la série suédoise Real Humans diffusée en 2013 sur Arte. Cette logique nous pousserait à mettre 80 % de la production audiovisuelle dans le même sac ce qui serait bien dommage. Certains ont également reproché à Better Than Us de montrer plus d’humanoïdes féminins que masculins dont le destin de sex dolls est explicite. Il est quoi qu’il en soit évident que les avis étaient plus positifs pour ceux qui ont pu voir deux épisodes plutôt qu’un.

 

Notre avis : Better Than Us est une série ambitieuse qui tente de fonctionner intelligemment sur plusieurs niveaux. Au cœur, une réflexion inhérente au genre sur cette part d’humanité que nous autres humains avons parfois tendance à perdre de vue. A l’issue de la séance, le créateur Alexander Kessel a choisi de citer un prêcheur mormon qui a déclaré dans les années 70 « Love people, not things. Love things, not people* » : marque d’une intention assumée de se servir de son histoire pour aborder des questionnements existentialistes. La citation est pourtant datée et on pourrait s’inquiéter du manque d’originalité de cette interrogation, mais loin de se satisfaire d’une énième version d’un lieu commun de la science fiction, la série entend user de sa métaphore pour parler de l’actualité de la société russe, pleine de mouvements d’intolérances et de manques de considération pour l’autre, qu’il soit étranger, membre du sexe opposé ou être de métal. Si le premier épisode déroute c’est aussi parce qu’il prend le risque de balayer un large champ de sujets et de personnages.

Au-delà de l’intrigue familiale, on découvre aussi un mouvement protestataire jeune qui se rebelle avec violence contre la prolifération des cyborgs, une entreprise corrompue, une force de police dépassée mais aussi l’incarnation ostentatoire de l’exploitation du corps féminin à travers le personnage d’Alissa, robote défaillante qui se défend quand on essaye d’abuser d’elle. C’est là que nous divergeons de l’opinion d’autres critiques qui jugent la série sexiste, pour nous elle met en scène le sexisme ordinaire pour le contrer. Alissa promet de représenter une libération de cette objectification trop familière, si l’incident déclencheur est une tentative d’agression sexuelle on espère que la suite saura aussi remettre en question la position trop souvent réductrice de la femme dans la sphère familiale, puisque les derniers instants de second épisode voient Alissa choisir de s’intégrer pleinement à la famille de Georgi.

Cette histoire, à hauteur d’homme, sur la famille, les enfants, la difficulté à communiquer et à se lier entre gens qui s’aiment, se sont aimés ou souhaitent le faire, profite pleinement de l’éclairage de ses éléments de science fiction pour nous émouvoir, autant que nous faire réfléchir. Il est notamment difficile devant certains de ces robots humanoïdes, qui mimiquent nos maniérismes humains si bien de ne pas penser à la vacuité de certaines de nos propres interactions.

 

Le coup de vieux – Clique (Angleterre – 6 x 45 min)

 

CLIQUE5credits

Le Pitch : Holly, jeune étudiante anglaise se retrouve mêlée à une clique de jeunes femmes ambitieuses et glamour, disciples d’une femme professeur charismatique, défendant une forme de féminisme iconoclaste.

Le consensus des festivaliers : On ne parle pas beaucoup de Clique au festival, peut-être parce que ses épisodes étaient sortis quelques semaines plus tôt en Angleterre sur le site de BBC Three, ou bien parce que c’est le moment de l’année où on parle le moins des séries anglophones, ou encore parce que parler de jeunes filles reste encore une proposition qui ne fait pas beaucoup couler d’encre… Ou tout simplement parce qu’on attend la présence des créateurs jeudi pour découvrir la série.

 

Notre avis : Crée par Jess Brittain qui a commencé sa carrière de scénariste avec Skins, produite par son père Bryan Elsley, Clique bénéficie immédiatement d’un savoir faire qui invite à se plonger dans l’aventure. Bien écrite, très bien jouée, agréable à regarder, intrigante, la série a tout pour plaire. La claque que l’on se prend en tant que féministe d’une autre génération n’est cependant pas à minimiser. Si une vieille dame à la sortie du premier épisode se plaignait de la surabondance d’alcool, de drogues et de sexe dans la série, cet aspect là est en réalité assez habituel quand on traite de la jeunesse en série. Il est par contre bien plus dérangeant de voir un personnage de femme adulte indépendante tenir un discours qui se veut féministe tout en balayant de la main le rôle du sexisme dans notre société. Cette déclaration ne fait pas tant figure de propos que de problématique à la série. Par l’artifice d’intrigues sulfureuses, l’histoire thématise le flou politique dans lequel se trouvent les femmes modernes : où la dénonciation du sexisme menace de tomber dans la victimisation, où la liberté sexuelle peut se transformer en exploitation, où on navigue dangereusement entre deux extrêmes : une colère stérile et un aveuglement total vis à vis de la cause des femmes.

Clique dresse le portrait d’une génération émergente de jeunes femmes qui ont à la fois le luxe et le poids d’une pensée féministe plurielle, plus sophistiquée que jamais mais dont les contradictions menacent de minimiser l’impact positif. On tremble à l’idée que cette génération se laisse prendre au piège des même carcans, notamment celui d’une culpabilité mal placée, internalisée à nos corps défendant que nous autres trentenaires avons encore tant de mal à perdre.

 

 

Le coup de stress – The Swell (Pays-Bas/Belgique 6 x 45 min)

 

The Swell

 

Le pitch : Une tempête d’une violence sans précédent a raison des digues de la côte des Pays-Bas et des limites du bassin belge d’Ostende. Les deux pays sont en proie a une catastrophe naturelle sans précédent, que nous découvrons à travers le regard de personnages divers, chef d’état, enfants, prisonniers, familles ordinaires.

Le consensus des festivaliers : Pas mal du tout ! Prenant, mais aussi humain. Un scénario catastrophe convaincant.

Notre avis : The Swell, dont le titre original est Als de dijken breken (« quand les digues se sont brisées »), pose une question historiquement légitime : qu’adviendrait-il des Pays-Bas, terre principalement sous le niveau de la mer, si la nature se décidait à l’inonder ? La réponse apportée par la fiction est plus complexe et dérangeante qu’on ne le voudrait dans une ère d’inquiétude environnementale. Le désastre est incontournable et la série joue sans inhibition la carte de l’angoisse, mais une fois le cataclysme déclenché, l’eau prend son temps à monter, laissant à certains l’espoir de s’en sortir, à d’autres le temps de désespérer, et aux décisionnaires le lourd fardeaux de devoir faire face à leur impuissance.

Nous n’avons pas à faire à un chef d’œuvre, ses qualités d’écriture et de production sont respectables et efficaces mais c’est la force de son sujet qui la fait se démarquer. Elle conduit à se poser des questions fondamentales sur les prétendus acquis de nos sociétés modernes. Nos infrastructures sont-elles en mesure de survivre aux aléas de la vie et de l’histoire ? Le malheur naturel faisant, en ces temps troublés, étrangement écho à des tempêtes plus symboliques, à la disparition de digues plus abstraites, à l’invasion d’un mal encore plus insaisissable que l’eau. L’appel de la série est à l’entraide à la prise de responsabilité, un message plus approprié que jamais.

 

 

 

 

*Aimez les gens, pas les choses. Utilisez les choses, pas les gens.

Comments are closed.