lipstick

« Du rouge à lèvres sous ma burka » : la voix des femmes indiennes

CINÉMA & PSYCHANALYSE. L’Indienne Alankrita Shrivastava signe avec LIPSTICK UNDER MY BURKHA l’un des plus beaux films du 39ème Festival de films de femmes de Créteil. Le film est toujours censuré dans son pays d’origine.
Par Daniel Charlemaine, psychologue

DU ROUGE À LÈVRES SOUS MA BURKA fait l’objet d’une censure en Inde. Pourtant, à l’issue de la projection au Festival de films de femmes de Créteil, la réalisatrice Alankrita Shrivastava expliquait que la constitution indienne affirme l’égalité hommes femmes. Je lui ai alors fait remarquer que son film démontre qu’il n’en est rien. Le viol conjugal y est présenté comme une banalité ordinaire de la vie des femmes. Les études d’une jeune fille s’interrompent si une incartade à l’ordre social survient. Le père est convoqué par la police lorsqu’une infraction est commise par de jeunes gens. Leur sexualité est ainsi donnée en pâture aux parents*.

La féminité y apparaît soumise à un ordre patriarcal : travailler, étudier, choisir un conjoint sont des actions soumises au verdict paternel lorsqu’on est une jeune fille. De même, l’épouse, quand bien même elle serait trompée, que son mari aurait perdu son emploi, reste inféodée à la décision de son mari pour exercer un métier, voire obtenir une promotion du fait de ses qualités professionnelles. La confrontation à cette réalité, pour moi qui suis un homme, est outrageante. Les zones de fragilité masculine ne peuvent être combattues par les hommes au travers de l’exercice de leur force physique. J’y vois un aveu de faiblesse criant.

 

Complexe de castration

 

Lorsque Freud, puis à sa suite Jacques Lacan, développe la théorie du complexe de castration, ce qui est repéré, c’est qu’existent des positionnements masculin et féminin face à un référent unique, qui serait le phallus. Le manque ne se décline pas à l’identique selon qu’on est un homme ou une femme. Cette part de la théorie psychanalytique construite par un homme est parfois contestée, jugée discutable. Ce que Freud soulignait, c’était que le petit garçon craignait de perdre son pénis, là où la petite fille était mue par l’envie de pénis. Mon propos n’est pas ici de défendre cette hypothèse. Je la prends à témoin, parce que cliniquement elle s’avère parfois éclairante. Je convoque ici cette théorie pour illustrer comment le machisme brutal illustre caricaturalement combien la crainte de perdre ce qui ferait d’eux des hommes en conduit certains à se comporter de façon inhumaine et irrespectueuse. Ce que dénonce le féminisme, c’est l’ordre social, qui légitime ces conduites indignes. La croyance religieuse est parfois également au service de sa perpétuation.

Lorsque Alankrita Shrivastava entreprend d’en appeler au droit pour faire bouger les esprits, je pense qu’elle a raison. Il faut montrer la couleur de l’ignominie des conduites de certains hommes, car elle est dégradante pour tous les hommes. Ce n’est évidemment pas la démonstration par la violence qui rend un homme respectable et respecté. Ce n’est pas par la crainte qu’un homme prouve qu’il est un homme.

 

La burka n’empêche pas la féminité de gronder

 

LIPSTICK UNDER MY BURKHA est un film audacieux, qui montre des femmes animées par le désir, traversées par des fantasmes, désireuses d’être belles, de se sentir et se rendre désirables. La rivalité entre femmes existe, la solidarité également. Lorsque le film s’achève, une bataille s’est jouée, elle semble perdue, mais il semble possible que le combat se poursuive. L’usage du rouge à lèvres est un symbole de la féminité. Une très jeune fille en avait fait la démonstration, lorsque reçue par son psychanalyste en compagnie de ses deux parents séparés, elle ne s’y était pas trompée en allant chercher dans le sac à main le tube de rouge à lèvres de sa mère.

Pensons également au magnifique ROUGE BAISER, de Véra Belmont, sorti en 1985, dans lequel Charlotte Valandrey incarnait une féminité provocatrice éclatante. Alankrita Shrivastava a su pointer combien la burka n’empêche pas la féminité de gronder. Ce n’est pas en les couvrant d’un voile épais que les hommes feront taire les femmes. Me vient à l’esprit cette chanson de Pierre Perret, La femme grillagée, qui dénonçait l’abus perpétré par certains hommes craignant de perdre leur pouvoir si les femmes venaient à se libérer de l’emprise masculine…

 

* Le film Masaan de Neeraj Ghaywan, sorti en 2015, mettait en scène la rencontre sexuelle de deux adolescents surpris dans une chambre d’hôtel par la police. C’est le père de la jeune femme, qui est convoqué. La scène est bouleversante et l’issue en sera tragique. Cela se passe en Inde. Dans la même veine, il y a eu également le film de Pan Nalin sorti en 2016, qui s’intitule Déesses indiennes en colère.

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