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« De sas en sas » : Rachida Brakni entre les murs

CINÉMA & PSYCHANALYSE – Puissant et réaliste, DE SAS EN SAS, premier long métrage de Rachida Brakni, suit un groupe de visiteuses de prison lors d’une journée caniculaire et banalement cauchemardesque. En salles le 22 février.
Par Daniel Charlemaine, psychologue

De sas en sas : AfficheC’est une première pour Rachida Brakni de passer derrière la caméra. Son propos est de raconter l’univers carcéral du côté des parloirs ou plus exactement de nous entrainer dans le cheminement nécessaire pour accéder au parloir. Il s’agit d’un film de femme, d’un film de femmes. Car ce sont majoritairement les femmes qui rendent visite aux détenus.

De sas en sas. Quel titre ! Je ne peux m’empêcher d’entendre « de ça, sensass ! », comme si le titre du film était d’emblée porteur d’un compliment insu. En effet, le regard porté sur le parcours long et sinueux des familles rendant visite à l’incarcéré est extrêmement poignant. Rachida Brakni a, de son propre aveu, réalisé un film social, c’est-à-dire une immersion sociétale dans un groupe hétérogène contraint de partager un même espace durant un temps donné, dans l’attente d’une hypothétique rencontre avec être cher. Le problème soulevé, c’est celui de l’arbitraire auquel sont soumis les visiteurs. Ce ne sont pas des coupables, mais on leur inflige pourtant une peine, qu’elles, qu’ils ne méritent pas.

 

Le bruit, violence carcérale

La prison, c’est d’abord, outre les murs, le bruit. La résonance des cris, des coups, des bruits de clés et de portes, fait partie de la violence carcérale. Elle est infligée aussi aux visiteuses (dont l’une est jouée par Zita Hanrot, dans un casting mélangeant professionnels et amateurs). Lorsqu’une émeute éclate, la sirène résonne violemment et la situation d’enfermement décuple sa puissance anxiogène. En tant que spectateurs, nous sommes emmenés dans une sorte de boyau étouffant. Un trajet s’engage vers l’espoir. L’attente est le phénomène itératif de ce parcours : une porte s’ouvre, on s’engouffre et on avance jusqu’à une autre porte. Le principe des sas, c’est qu’il s’agit d’un interstice verrouillé à chaque extrémité. Il n’est possible d’ouvrir une porte que si l’autre est fermée. Chaque espace intermédiaire est coupé de l’autre. C’est une sorte de piège dont on ne peut s’extraire qu’en fonction de la volonté du personnel pénitentiaire. Rappelons cependant que nous ne sommes pas dans l’espace dévolu aux prisonniers. Nous nous dirigeons vers eux avec l’espoir d’un moment partagé avec le détenu.

 

Hostilité, colère & connivence

La plongée dans le sentiment de culpabilité des visiteurs est remarquablement mise en exergue : que n’a donc fait correctement cette mère pour que son fils n’ait pas suivi le droit chemin ? Quelle femme est donc telle autre pour aimer un délinquant ou un criminel ? Pourquoi cette enfant est-elle privée de son père (au nom des « bêtises », que lui a commises, mais pas elle) ? La rencontre avec le personnel pénitentiaire s’opère sur le mode défensif. Les gardiens suscitent l’hostilité, la colère, parfois la connivence. La peur est sans doute le sentiment dominant chez eux. Leur fonction est souvent déshumanisante ou déshumanisée. Leur mission est ingrate puisqu’ils sont les garants de l’emprisonnement. C’est à eux qu’incombe l’empêchement d’évasions et le maintien en détention.

 

De sas en sas : Photo Zita Hanrot

 

Paradoxalement, ce sont les visiteurs qui se retrouvent derrière des barreaux. Sitôt qu’un sas est franchi, les grilles se referment et l’attente commence. Les gardiens se placent derrière d’autres barreaux dans le sas suivant, ce qui a pour effet de placer les visiteurs littéralement dans une cage. Venir au parloir, c’est s’exposer à l’enfermement carcéral. Non pas l’enfermement du prisonnier, mais un enfermement en amont de la rencontre de celui qui est incarcéré.

 

Comment la prison pourrait-elle avoir une mission réparatrice ?

Le film se déroule dans un climat caniculaire. De fait, cette chaleur épouvantable et pesante pour tous exacerbe les tensions. Cela va de la raillerie, des propos tenus en arabe et dont certain(e)s se voient exclu(e)s, jusqu’à des scènes de brutalité, d’insultes, d’humiliation et de violences. Et puis, il y a l’enfant. C’est une petite fille présente avec sa mère. Elle fait l’objet d’attentions, de compassion, d’agacement parfois. Elle voue une affection et une admiration sans bornes à son père, au grand dam de sa mère, qui se démène pour offrir à sa fille une existence acceptable. L’enfant n’est pas épargnée, elle est même exposée à tout. C’est terrifiant de constater combien les modalités d’accueil et de visites des enfants à leur parent incarcéré ne sont absolument pas pensées.

 

De sas en sas : Photo Zita Hanrot

 

Aucun aménagement ne semble imaginable dans cette jungle surpeuplée et crasseuse. Comment la prison pourrait-elle avoir une mission réparatrice (d’abord auprès de la société et des victimes bien entendu), mais également auprès des détenus ? La mission punitive de la prison ne pourrait-elle s’adjoindre une visée humanisante ? Plutôt que de renforcer le caïdat, les conduites de prestance et faire qu’à leur sortie, les délinquants et les criminels ne songent qu’à prendre leur revanche, qu’à en découdre à nouveau avec cette société, qu’ils ne perçoivent autrement que comme répressive ou à filouter, une visée réparatrice des détenus ne serait-elle pas à inventer ? Restaurer la dignité humaine n’est jamais sans effets, restaurer ou parfois instaurer l’idée d’une estime de soi ouvre d’autres horizons. La prison ne soigne pas la folie, même si elle reçoit un nombre conséquent de malades mentaux. La prison reste peut-être impuissante face aux psychopathes, mais il est possible, si des dispositifs vont en ce sens, que des talents émergent en prison. A maltraiter celles et ceux qui rendent visite aux prisonniers, à maintenir un climat de terreur chez les personnels pénitentiaires, la maison d’arrêt n’arrête rien justement. Empêcher le mouvement n’a pas toujours un effet contenant ou apaisant, cela exacerbe plutôt les sentiments de frustration, de révolte et d’insoumission. Tant que la sauvagerie sera dominante, la prison restera au service de la répétition mortifère. Puisse un tel film donner du grain à moudre aux décideurs et aux citoyens…

 

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