le-concours

« Le Concours »: dans les coulisses d’une école de cinéma

CINEMA & PSYCHANALYSE. Dans LE CONCOURS (en salles le 8 février), la documentariste Claire Simon a capté chaque étape du concours d’entrée dans l’école de cinéma la plus prestigieuse de France, la Fémis. Mais que s’y joue-t-il vraiment ?
Par Daniel Charlemaine, psychologue

Le Concours : AfficheDans ce nouveau film de Claire Simon, c’est l’éthique de l’écoute qui me semble être remarquablement portée à l’écran. Ce sont les machines sociales qui intéressent la cinéaste. Elle installe sa caméra dans un lieu, et c’est ce lieu qui deviendra la vedette du film. Ici, la Fémis (Ecole nationale supérieure des métiers de l’image et du son) occupe le rôle-titre et nous allons explorer les arcanes du concours d’entrée dans cette prestigieuse école de cinéma.

 

On sent l’influence de Pierre Bourdieu, cet artiste de la sociologie considérée comme un sport de combat. Le propos de Claire Simon est d’observer ce qui se passe et non de le montrer. Elle nous prête son regard pour observer. Ce n’est pas de voyeurisme dont il est question, mais d’un regard engagé et respectueux. Engagé, parce que la dimension sélective du concours est présentée, mais pas dénoncée, simplement observée.

 

Les sélectionnés sont-ils les plus méritants ?

 

Ce qui pour moi différencie le cinéma de Claire Simon de celui de Frédéric Wiseman, c’est que je ne ressens pas l’angoisse étouffante, qui me hante lorsque je visionne les films de Wiseman. Certes, la première étape du concours, qui se déroule dans le grand amphithéâtre Henri Lefebvre à l’Université de Nanterre, est assez terrifiante. Ils sont près de mille-deux-cents à plancher durant trois heures après avoir visionnés un extrait de film. C’est la première étape de la sélection. On aurait envie d’épargner cela à ces jeunes. Est-ce égalitaire cette confrontation à l’injonction de faire preuve de créativité, d’inventivité au moyen d’un texte rédigé ? Tous égaux, mais seuls les meilleurs… Telle est la maxime qui figure en sous-titre sur l’affiche du film. Un concours, c’est une épreuve sélective, mais les sélectionnés seront-ils les plus méritants ? Les plus fortunés, au sens où ils seraient les plus chanceux ? Comment la notion de privilèges opère-t-elle dans un concours ? Quelle diversité est admise ou permise au travers de ce concours ?

Le voyage du Concours nous permet de suivre les modalités de sélection pour faire partie du faible pourcentage d’élus à la Fémis. Ce qui caractérise la Fémis, c’est qu’il s’agit d’une école sans professeurs, ce sont des professionnels, qui accompagnent les étudiants, sans dispenser de cours. La transmission s’opère autrement. C’est en tout cas ce qui est annoncé, mais cela ne fait pas partie du film, puisqu’il se situe en amont. Son propos est de comprendre les mécanismes qui président à l’admission des uns et à l’exclusion des autres.

 

Le Concours : Photo

 

Ce sont des professionnels du cinéma qui seront les sélectionneurs. Les jurés sont autant l’objet du documentaire que les candidats. Au fur et à mesure que le film avance, se dessine combien l’intérêt des jurés est gouverné par l’exploration du désir de cinéma qui anime les candidats. La particularité de ce documentaire, qui relate la sélection de futurs professionnels de l’image, c’est que curieusement le narcissisme n’est pas l’élément dominant. L’attention se porte sur l’effet du discours avant que de se tourner vers celui ou celle qui s’exprime. Ainsi la caméra filme-t-elle d’abord la réception par les jurés de l’énonciation du candidat. Ce sont vraiment les effets transférentiels à l’œuvre qui sont portés à l’écran. Et d’ailleurs, on entend parfois les jurés se relâcher après le départ d’un candidat en exprimant combien son propos a produit de l’angoisse chez certains d’entre eux.

Tout à coup, ce qui ressort, c’est à quel point la subjectivité de chacun est profondément engagée au sein de cette machinerie du concours d’entrée. Certaines expériences de la docimologie (qui étudiait les modalités d’évaluation et de notation par les correcteurs d’examens) avaient en leur temps constaté des écarts de notations bien plus importants en mathématiques, que sur des matières littéraires (pour lesquelles étonnamment les écarts étaient moindres). A la Fémis, on s’aperçoit que l’objectivité n’est pas le critère dominant. Parfois, les mécanismes identificatoires opèrent : l’examinateur se reconnaît dans le candidat, cela suscite en lui un mouvement de reconnaissance, d’adhésion, mais la collégialité du jury contraint à ne pas se contenter de recruter du même, de l’identique.

 

Percevoir un désir de cinéma

 

Il y a à l’œuvre comme une volonté d’être dérangés, touchés par ce qu’énoncent les candidats. Qu’aucune référence de film ne vienne à l’esprit de cette candidate, qui auparavant s’est authentiquement engagée dans ce qu’elle a raconté d’elle-même, de son parcours, de sa famille, ne constituera pas un obstacle rédhibitoire. Les jurys se projettent aussi dans l’après : sera-t-il ou sera-t-elle à sa place dans l’école en cas d’admission ? Parfois, les discussions sont vives entre les jurés : chacun se prononce avec vigueur lorsque le désir de cinéma a été perçu chez le candidat.

Finalement, ce que cherche à capter Claire Simon, ce sont véritablement les projections multiples à l’œuvre chez ces professionnels du cinéma en écho aux projections de ceux qui prétendent à entrer dans ce monde. Là où il convient de rendre hommage à ce que véhicule ce documentaire, c’est qu’il n’a pas de visée manipulatoire. Il ne s’agit pas d’orienter le regard du spectateur, mais bien de l’immerger au sein d’une société singulière afin d’en étudier quasi anthropologiquement les modalités de fonctionnement.

Jacques Lacan avait intitulé l’un de ses séminaires Les noms du père, puis il avait ensuite poursuivi en en proposant une autre déclinaison, à savoir Les non dupes errent. Pour moi, cette seconde formule résonne comme une forme de mode d’emploi de l’écoute clinique : il s’agit d’accepter d’être dupe du discours tenu par les patients pour en entendre la portée depuis l’intérieur de leur logique. C’est parce que je crédite cette parole d’être porteuse de vérité (celle du sujet qui parle), que je peux escompter y entendre un au-delà du dire explicite. J’ai le sentiment que le cinéma de Claire Simon supporte d’être dupe de ce et de ceux qu’elle filme. C’est en ce sens que je parlais d’éthique de l’écoute au commencement de cette chronique.

 

 

Comments are closed.