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« Nos plumes » : diversité des écrivains

CINÉMA & PSYCHANALYSE – Comment l’écriture prend-elle corps ? Dans un documentaire passionnant, Keira Maameri capture les mots et les gestes de cinq auteurs grandis en banlieue et trop souvent réduits à cette origine géographique.
Par Daniel Charlemaine, psychologue

Une fois n’est pas coutume, je souhaite prêter attention à un film qui n’a connu pour l’instant que des projections exceptionnelles (notamment dans le cadre du Festival international des films de la diaspora africaine 2016). Dans ce documentaire, Keira Maameri choisit de partir explorer la littérature chez des auteurs issus de la banlieue. Il faudrait presque d’emblée s’énerver de désigner ainsi ces auteurs par leur provenance, mais c’est aussi le fil rouge de cette aventure. Comme si lorsqu’on s’originait de la banlieue, on portait cet attribut à vie. Tout comme l’on continue de désigner ces jeunes comme «  issus de l’immigration », alors qu’ils sont nés ici, leurs parents également et que pourtant ça se poursuit. Ça les poursuit…

Hasard du calendrier, la projection du film LES PLUMES survenait peu après celle du film TOUR DE FRANCE, de Rachid Djaïdani. Il y a une cohérence entre ces deux univers, qui disent l’écart toujours projeté a priori : à un Depardieu (Serge Desmoulins, bourré de préjugés) qui s’étonne en consultant la carte d’identité de Far’Hook (personnage interprété par Sadek) : « Ben Saïd, c’est ton nom ? Je croyais que c’était juif ? », l’intéressé répond simplement : « Moi j’suis français, monsieur ». L’obsession de la provenance et des origines insiste, persiste malgré les drames de l’Histoire.

NOS PLUMES part à la rencontre de cinq auteurs, trois romanciers : Faïza Guène,  Rachid Santaki et Rachid Djaïdani (également réalisateur-scénariste) et deux auteurs de bédés : El Diablo et Berthet. Keira Maameri les a poursuivis dans leurs vies, dans leurs déplacements jusqu’à ce qu’ils finissent par oublier sa présence. La caméra n’est venue que dans un second temps. Chacun d’entre eux loue la pugnacité de Keira, au service de son désir de filmer. La cinéaste crée un univers dans lequel on visite jusque dans les détails l’endroit où l’on se trouve et ceux avec qui l’on est. Faïza Guène s’étonnait affectueusement d’avoir été filmée jusque dans son lit !

La crampe de l’écrivain

NOS PLUMES relate à la fois la qualité du texte produit par les auteurs, tout autant qu’il met en lumière le tracé des dessinateurs. Il est fascinant d’observer comment se créent les personnages que dessine Berthet. Lui a dans la tête ce qui va apparaître, là où nous spectateurs, observons la trajectoire d’un trait qui se poursuit, s’interrompt pour reprendre ailleurs. NOS PLUMES, c’est l’écriture, la naissance du sens, la création du récit, l’apparition d’un univers, c’est également le geste d’écrire, de tracer, d’inscrire. C’est le mouvement de la main, du bras, du corps dans son entier, qui s’animent. Il faut voir combien chez l’enfant, ce geste est parfois laborieux. D’ailleurs, la crispation du geste peut être telle, qu’elle engendre une dystonie segmentaire du membre supérieur, qu’on appelle « crampe de l’écrivain ».

Keira Maameri filme magnifiquement le geste calligraphique. Visuellement, elle nous restitue l’esthétique de cet art du tracé, qui donne naissance à la lecture possible du texte. Au fil des chapitres, nous observons comment l’écriture prend corps, comment corps et écriture sont indissociables et s’inscrivent dans une temporalité. La caméra scrute l’écriture sous toutes ses coutures.

« Ecrire pour moi, c’est une manière de garder des bons moments », raconte Faïza Guène. Pour Rachid Santaki, c’est avec la mort de son frère que s’installe l’écriture : l’intime, qui ne peut se dire s’inscrit, s’évacue dans l’écriture. « C’est qui ? » demande la cinéaste à Berthet tandis qu’il dessine un personnage : « Personne. J’invente au fur et à mesure que le stylo se ballade ». Le talent serait-il un don ou bien ne s’agirait-il pas plutôt de solliciter les talents. C’est ce qu’insuffle Berthet auprès des collégiens qu’il rencontre. Qu’émergent d’autres modèles que les vedettes sportives, que la gloire puisse naître de la production de biens culturels, tel est ce que Keira Maameri nous invite à découvrir. Sans pour autant qu’ils deviennent des contre-exemples renforçant le sentiment de médiocrité de ceux, qui ne percent pas. Point d’hymne au quand on veut, on peut, tellement réducteur.

« J’ai écrit parce que je voulais exister »

La bibliothèque, ce temple de livres, semble avoir contribué à prendre possession de la culture. Nous y accompagnons Faïza Guène et sa jeune fille dans le plaisir des livres et des histoires écoutées, entendues, racontées. La rencontre se doit d’être intimiste avant que de pouvoir être groupale comme à l’école. C’est un mouvement qui fait qu’apprendre, c’est d’abord prendre : on n’apprend pas passivement ou contre son gré. La transmission du savoir n’est pas un transvasement d’un réservoir plein vers un contenant vide. Ce que je reçois, je l’accueille. La réception nécessite une invitation préalable, à laquelle on a donné son accord.

« Moi, j’ai écrit parce que je voulais exister » déclarait Rachid Djaïdani, invité de Bernard Pivot, à l’occasion de la publication de son premier roman (Boomkeur) en 1999. Il s’agit de pouvoir dire je suis et ainsi témoigner de son appartenance à l’humanité sans qu’il soit nécessaire de lui adjoindre un qualificatif catégorisant. Qu’en somme, le verbe être ne se réduise pas à un auxiliaire et permette simplement d’affirmer son existence.

Ayons soif de complexité !

Avec NOS PLUMES, Keira Maameri piste la paresse journalistique productrice de représentations réductrices, du style le récit est forcément autobiographique. Ce documentaire contribue à faire un sort à l’assignation identitaire, quasi ethnique. Une question doucereuse comme « vous êtes issue d’une famille nombreuse ? » est discriminante, elle présuppose un univers fait de représentations plaquées et simplificatrices au lieu que d’être curieuse de découvrir l’univers imaginaire et créateur d’un auteur. Rachid Djaïdani, invité d’un club de lectrices, a cette jolie formulation décapante : « Ma vie, elle est trop précieuse pour que j’la lâche dans un livre. Ou bien elle est trop banale pour pouvoir mériter d’être dans un livre ». Ayons soif de complexité ! Les plumes peuvent être légères, voler au gré du vent. Elles peuvent permettre de décoller. Elles peuvent aussi nous permettre de nous envoler, lorsqu’un auteur s’en saisit avec talent. La magie du cinéma, c’est aussi de clore le film par la transcription de son titre et de son auteur en utilisant un subterfuge, qui ne nous donne à voir que les mots s’inscrivant, sans que nous ne voyions ni l’outil scripteur, ni la main de la calligraphe. Et pourtant le geste est filmé. Geste artistique plutôt que prouesse technique.

 

 

Projection samedi 28 janvier à 17 heures à la Maison des Métallos, Paris 11ème.

 

 

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