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« Go Home » : penser l’exil

CINÉMA & PSYCHANALYSE — Dans le très beau GO HOME de Jihane Chouaib, Golshifteh Farahani incarne une jeune libanaise en quête de souvenirs impossibles, dans son pays natal quitté pendant la guerre civile.

Par Daniel Charlemaine, psychologue

gohome_1Go home, c’est d’abord une magnifique actrice d’origine iranienne, Golshifteh Farahani, qui porte ce film. Nada, la jeune femme qu’elle incarne, revient dans sa maison natale au Liban. Exilée de longue date en France, elle arrive telle une étrangère, en quête de souvenirs. Jihane Chouaib, la réalisatrice, s’emploie à examiner comment ressurgit la mémoire ancestrale. Le Liban est un drôle de pays marqué par la guerre civile interminable, qui s’y est déroulée. Valse avec Bachir de Ari Folman, sorti en 2008, illustrait combien au Liban, l’histoire et donc la mémoire, y revêtent un caractère traumatique. C’est dans une telle atmosphère que Nada revient et cherche à comprendre ce qui s’est passé…

Retour au pays

Quand elle arrive devant la maison de son enfance, elle place ses mains devant ses yeux, ne se donnant ainsi qu’un accès morcelé à l’ensemble. Per digitos videre, « regarder entre les doigts », c’est un peu comme s’il fallait que Nada se dissimule l’ensemble imposant de cette somptueuse demeure, pour ne pas être d’emblée confrontée à son délabrement, au fait qu’elle n’a plus de toit, que la grille s’ouvre sans qu’il soit nécessaire d’introduire la clef dans la serrure, comme elle s’imaginait le faire. Tous ces indices nous engagent dans la quête de vérité, à laquelle va se livrer Nada.

Au cours de ce film, nous allons suivre la trajectoire à effectuer pour comprendre, pour saisir ce qui se répète de façon incongrue dans notre existence, en nous procurant souvent une sensation de déplaisir. Ce chemin sinueux passe par la remémoration parfois, par la reconstruction également, par des affrontements quelquefois, mais surtout par des rencontres. L’imprévu surgit de la recherche, de la curiosité, de l’obstination à ne pas céder face à ce qui résiste, face à ceux qui nous dissuadent d’en savoir plus.

Questionnée sur sa provenance, Nada répond qu’elle est du village : « je suis la fille Suleymane. La fille du fils de Samir Suleymane ». D’emblée, Nada s’inscrit dans le transgénérationnel. C’est par le lien à son grand-père paternel, qu’elle se désigne. C’est ce grand-père disparu qu’elle tente de retrouver. Ce grand-père dont elle se souvient qu’il venait la débusquer de sa cachette sous un lit. Ce jeu de caché-trouvé va se décliner tout le long du film. Nous en rencontrons d’ailleurs la teneur dans la comptine enfantine du générique, que Nada a visiblement entendue maintes fois et qui peut se décliner de différentes manières. Cette berceuse libanaise s’intitule « Yalla Tnam ». En voici les paroles :

Yalla tnam yalla tnam (Dors, dors petite Rima)
Ladbahla tayr el hamam (Je t’attraperai une colombe)
Rouh ya hamam la tsadé (Oh petite colombe, n’aie pas peur, va-t’en d’ici)
Am nédhak aa Rima tatnam (Je dis ça juste pour que Rima puisse s’endormir)

Cette comptine n’est pas sans résonnance avec l’épisode inaugural de la naissance de Calimero, unique poussin noir dans une portée de jaunes, que l’on reconnaît à sa coquille d’œuf sur la tête. On y découvre que les circonstances de sa naissance se caractérisent par sa solitude.

 

En effet, Calimero cherche ses parents. Après sa mère, c’est son père qu’il interpelle : « T’as rien à dire à ton p’tit gars ? », « Si, va au diable ! » lui rétorque son père, qui s’est pris un râteau au sens propre. Ce point d’origine du destin victimaire (« C’est injuste ») de Calimero s’engage sur cette ambivalence inaugurale, dont le père se fait le vecteur. Un cri de haine, de rejet, aussitôt démenti par un « ma langue a fourché » du père, entendant son fils répéter comme en écho ce qu’il vient de lui dire. On retrouve cette ambivalence dans la comptine libanaise précitée, ainsi déclinée sous une variante plus tonique : « Fais dodo… Je vais tuer le petit oiseau. Vas t’en, je plaisante ! »

Tiraillements entre le « rien » et l’espoir

Nada, quel prénom étrange ! Dans son usage en français dérivé de l’espagnol, ce mot désigne le rien. Il provient du latin natus, « né ». Du côté du prénom, deux origines, l’une tirée de l’arabe « Nâdya », qu’on peut traduire par appeler, la seconde dérivée de « Nadja » signifie l’espoir. Quant au titre Go Home, on peut l’entendre à la fois comme un retour — « rentrer chez soi » — ou comme une injonction : « rentre chez toi ! ». Dans le premier sens, c’est la dimension de l’accueil du retour chez soi, dans le second sens, c’est plus la dimension d’expulsion, d’étrangeté à un lieu. L’exil confronte nécessairement à ce double mouvement centripète (l’accueil bienveillant du retour) et centrifuge (la trahison de l’exilé parti pour un ailleurs et peut-être appelé un jour à un retour). Il est question de ces tiraillements entre ce qui a conduit à prendre le chemin de l’exil, les motifs du départ, les décideurs et les suiveurs contraints de partir. Rappelons que la nostalgie désignait à l’origine l’obsession de retour au pays, qu’éprouvaient les gardes suisses du roi de France, lorsqu’ils entendaient une musique évoquant leurs montagnes natales.

Go Home : Photo Golshifteh Farahani

Ce à quoi va s’employer Nada, c’est à nettoyer d’abord l’intérieur de la maison : le sol jonché de balles, les murs maculés, notamment celui sur lequel est tagué le titre du film… Lorsqu’elle lit, puis efface ce Go home, c’est parce qu’elle y perçoit une invitation à partir, comme si elle n’était plus chez elle. Ensuite, Nada va s’attaquer à l’extérieur. En effet, le terrain autour de la maison est devenu une sorte de décharge publique sauvage. Dans ma pratique de psychologue, le symptôme d’un enfant gravement perturbé m’avait beaucoup intrigué. A l’école, il se ruait sur les poubelles, en prenait le contenu et le mettait sur sa tête pour ensuite recouvrir de son bonnet les détritus recueillis. C’était comme s’il mettait en scène les idées ordurières, qui lui encombraient l’esprit.

Déblayer le terrain

Dans Go home, Nada se sent persécutée par ces ordures envahissantes, qui traduisent pour elle, l’hostilité que le village projetterait sur sa famille. Elle veut savoir ce qu’est devenu son grand-père, ce qui s’est passé. Samir, un jeune homme lui propose son aide, il est discrètement insistant auprès d’elle. C’est une belle rencontre. Tous deux vont déblayer le terrain.

Sam, le frère de Nada, l’a rejoint. Des moments de tendresse complice les rassemblent. Des traces de dessins enfantins jonchent encore les murs. Sam est missionné par le père pour vendre la maison, pour s’en débarrasser. Mais Nada ne l’entend pas ainsi. Sa vive réaction à un acheteur potentiel conduit celui-ci à partir en disant : « Famille à problèmes ! L’arbre pourrit par la racine ». Un homme du village vient trouver Nada et lui dit : « Tu es venue déterrer les morts. Laisse-les donc tranquilles ». Lors des obsèques de la grand-tante, le Père Sarkis exprime sa satisfaction d’apprendre que Nada ne compte pas abandonner la maison familiale : « Ne te laisse pas abattre Nada, moi, je te soutiens à 100%. C’est beau ce que tu fais. Il faut garder la terre, rester, ne pas laisser la place aux autres ». Nada se renfrogne alors en lui rétorquant que ça, ce n’est pas son histoire. Le prêtre réaffirme alors l’appartenance communautaire de Nada. C’est comme si au milieu de paroles réconfortantes et apaisantes, il soufflait sur les braises conflictuelles, qui déchirent le Liban. D’ailleurs, la grand-tante l’avait affirmé à Nada : « Il n’y a rien à comprendre, c’est la haine, le sang ».

Plus tard, Nada et son frère partent dans le sud du pays. Nada a une conversation avec une palestinienne en exil. Nada l’interroge : « tu penses que tu retourneras un jour ? » et la jeune palestinienne répond spontanément : « Bien sûr ! Non… Je ne sais pas », déclinant ainsi comment l’ambivalence habite les exilés. Nada aime le Liban, celui de son enfance, de son grand-père, mais dans le Liban d’aujourd’hui, quelle place peut-elle y prendre ou y trouver ? Selon l’âge de départ en exil, il est probable que l’enracinement ne soit pas le même. Elle l’exprime d’ailleurs lorsqu’on la questionne sur sa moindre maîtrise de l’arabe que son frère : « Sam il a pas oublié. Peut-être j’avais plus de peine quand on est parti ». Penser l’exil, c’est sans doute se confronter à la question du départ comme point d’origine existentielle. Go home souligne la complexité du processus d’appartenance identitaire. De tels films font du bien en ces temps où d’aucuns prétendent disposer de solutions radicales pour régler les problèmes d’immigration.

 

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