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Sur scène et à l’écran, deux visions du djihad

CINÉMA, THÉÂTRE & PSYCHANALYSE — C’est forcément plus que le hasard de l’actualité: un film dramatique, « Le ciel attendra », de Marie-Castille Mention-Schaar et une comédie théâtrale, « Djihad », mise en scène par Ismaël Saidi, s’intéressent aux parcours troublés d’apprentis djihadistes ignorant là où ils s’apprêtent à mettre le pied. Analyse.
Par Daniel Charlemaine, psychologue

Une fois n’est pas coutume, c’est conjointement à l’actualité théâtrale et cinématographique que je vais m’intéresser. Le film « Le ciel attendra » raconte l’odyssée parallèle de deux jeunes filles, l’une partie en Syrie, l’autre interceptée alors qu’elle était en partance pour la Syrie. Sur les planches, « Djihad » raconte le départ de trois jeunes Bruxellois de Schaerbeek jusqu’à Homs. Le point commun de ces deux histoires, c’est bien entendu la jeunesse des personnages.

N’en déplaise à certains, l’islam et les islamistes ne sont pas superposables. D’un côté, la foi étayée sur un texte, de l’autre, une idéologie meurtrière avec un projet de destruction et de menace du processus démocratique. La particularité de la religion musulmane, c’est que le prophète offre un lien direct à Dieu. Pas d’intermédiaire entre le croyant et son dieu. Au travers des deux histoires ici présentées, la comédie théâtrale d’Ismaël Saidi et le film de Marie-Castille Mention-Schaar, nous mesurons que les intermédiaires sont légion et que ceux-ci proposent des lectures discutables, voire erronées du Coran. Peu à peu et de façon tout à fait individualisée, au nom de l’appartenance à une communauté de croyance, une observance des conduites s’installe : soit c’est hallal, soit c’est haram.

 

 

Visions du monde simplificatrices

 

 

La mise en place de cette vision très binaire de l’existence n’est pas sans faire écho à la théorie kleinienne du développement du psychisme de l’enfant. La psychanalyste Mélanie Klein (décédée à Londres en 1960) propose de décrire le devenir du nourrisson en deux phases : la position paranoïde-schizoïde et la position dépressive. Dans la phase paranoïde-schizoïde, l’objet maternel est morcelé, le « bon » objet est clivé du « mauvais » objet, les sensations sont éparses et non reliées entre elles. Violence et agressivité, élans de tendresse, attaques du sein, douleurs abdominales forment un ensemble indistinct. Avec la survenue de la phase dépressive, l’objet total se constitue. C’est l’accès à l’ambivalence, d’une part parce que l’enfant perçoit qu’il peut perdre ou détruire l’objet maternel et que celui-ci peut également l’attaquer, mais surtout, ce qui est fondamental, c’est la perception à travers cet objet total, que l’objet aimé et l’objet haï forment un seul et même objet. Autrement dit, Les choses cessent d’être séparées, une unification s’opère. Je ne peux plus désigner l’autre comme mon ennemi, puisqu’il est aussi celui ou celle que j’aime. La complexité de mes éprouvés et de mes projections nécessite un travail d’élaboration conséquente, ma vision du monde se voit ainsi ponctuée de reliefs variés, qui n’obéissent plus à des visions simplificatrices.

 

Le Ciel Attendra : Photo Naomi Amarger

« Djihad » © Guy Ferrandis

 

C’est trois jours après le drame de la fusillade du Bataclan et de sa poursuite sur plusieurs terrasses parisiennes, que débuta le tournage du film de Marie-Castille Mention-Schaar. La responsabilité au sein de l’équipe de tournage s’en trouva en quelque sorte décuplée. Il s’agit d’un film bouleversant, bousculant et décapant. Son objet est de dénoncer les mécanismes de l’emprise exercée via internet sur deux jeunes filles, prêtes à se jeter à corps perdu dans le Jihad. Ni l’une, ni l’autre n’étaient prédestinées à s’engouffrer dans cette voie dévastatrice.

 

Brèche de fragilité

 

Avec Mélanie (Naomi Amarger), nous retrouvons la ville de Créteil, où avait été précédemment tourné Les héritiers. Mélanie rend visite à sa grand-mère hospitalisée. Lorsque celle-ci décède, une brèche de fragilité s’ouvre. Un prince d’internet s’y engouffre et séduit peu à peu cette jeune fille. Au travers de Mélanie, nous observons le détachement progressif de l’environnement familial et relationnel. Puis, l’emprise envahit l’espace scolaire. La relation virtuelle est privilégiée et conduit à l’isolement et prépare au départ. Elle joue du violoncelle, mais peu à peu la musique sera proscrite par son internaute prescripteur. Le contact avec les garçons sera également interdit au nom d’un idéal de pureté. L’injustice du monde actuel, « l’état chaotique du monde globalisé, où les structures instituées sont ébranlées* » conduisent à privilégier un salut dans l’au-delà. C’est au travers de la douleur parentale que nous suivons l’histoire de Mélanie. Clothilde Courau incarne sa mère ivre de douleur, sans nouvelles de sa fille partie en Syrie. Yvan Attal est lui un père lointain, mais qui souffre également de son impuissance à retrouver sa fille.

Avec Sonia Bouzaria (Noémie Merlant), nous allons explorer le départ avorté et le chemin sinueux des séances de « désembrigadement ». Sonia en veut à ses parents de la retenir. Samir, son père interprété par Zinedine Soualem, se montre abrupt. C’est comme si sa fille revendiquait des origines, dont lui se serait distancié. Catherine, sa femme est interprétée par Sandrine Bonnaire. Il y a aussi la sœur cadette de Sonia, qui est également témoin de ce drame.

 

Le Ciel attendra : Photo Noémie Merlant, Sandrine Bonnaire

« Djihad » © Guy Ferrandis

 

« J’avais comme une force en moi, qui me poussait, qui me disait : c’est ça qu’il faut faire. Si tu fais ça tout bien, tout ira bien » dit en sanglotant Sonia, dans l’après-coup, lorsqu’un recul commence à se dessiner. Dounia Bouzar, interprète son propre rôle dans le film. Cette ancienne éducatrice, qui a fondé en avril 2014 le CPDSI (Centre de Prévention des Dérives Sectaires liées à l’Islam), incarne la régulatrice au sein des groupes de parents et des séances dites de « désembrigadement ». Chaque groupe est coanimé par un homme et une femme. Cette mixité est déjà en soi un coup de force, puisque le détournement de l’Islam opéré par les islamistes radicaux vise à séparer les sexes en frères et sœurs.

 

Dépossession parentale, isolement et emprise mentale

 

 

L’adolescence est cette étape charnière, où l’une des conquêtes à opérer, c’est le détachement de ses parents pour tenter de s’autonomiser. Le groupe des pairs est souvent un soutien précieux dans cette période de vacillement identitaire. Si le lien fraternel gouverne les relations, alors les fonctions de père et mère s’effacent. Les parents perdent de leur autorité au profit d’une instance supérieure et d’un salut dans l’au-delà. La dépossession parentale conduit à l’isolement et permet l’installation d’une emprise mentale.

En février 2016, Dounia Bouzar interrompt la collaboration du CPDSI nouée avec le ministère de l’Intérieur, sur la question de la déchéance de nationalité. Elle réfute l’amalgame trop hâtivement fait entre origines ethniques et radicalisation, entre apparences et potentiel terroriste. Il n’est pas exclu qu’une approche pertinente d’un vaste problème se soit vue gadgétisée et que la collaboration avec la police ait finalement été délicate à soutenir au long cours…

Djihad suit le périple de trois jeunes portés par la foi et désireux d’aller combattre en Syrie. On rit souvent durant cette comédie, qui avance pas à pas et nous conduit jusqu’aux zones des combats. Mais, durant cette odyssée, nous aurons appris à connaître l’histoire singulière de ces sortes de pieds nickelés. Nous découvrirons les talents cachés de dessinateur d’Ismaël : « J’ai décidé d’arrêter de dessiner pour ne pas devenir un mécréant. Mais en arrêtant de dessiner, plus rien ne m’intéressait. A l’école, plus rien n’allait (…) Le seul endroit qui voulait encore de moi, c’est la mosquée  (…) je me suis rendu compte que mes frères me soutenaient dans mes épreuves et que ce bas monde n’est pas fait pour nous. Nous sommes faits pour l’au-delà ».

Plus avant, Ismaël raconte qu’un samedi, à l’école arabe, le professeur découvrant ses dessins le gifle et s’appuyant sur un hadith, affirme que les dessinateurs iront en enfer. Reda, quant à lui, après de brillantes études, s’est fait hospitaliser pour une grave dépression. Il était follement amoureux d’une jeune femme, mais comme elle n’était pas d’origine musulmane, la mère de Reda s’est opposée à cette union désirée de longue date : « interné plusieurs mois, gavé de médicaments et puis à la sortie de l’hôpital, mon père m’emmenait avec lui à la mosquée et tout doucement, j’ai retrouvé la paix. Je ne me sentais bien qu’à la mosquée ». Ismaël en vient à s’interroger sur le fait « [qu’]On passe notre temps à chercher des moyens détournés de faire les choses ». Il poursuit son questionnement en cherchant à qui cela s’adresse et ce qui fonde les interdits supposés extraits du Coran, que ni lui, ni Reda n’ont lu. « Ben, si l’imam le dit, c’est que c’est vrai », rétorque Reda. Ismaël s’exclame : « L’imam ? Tu parles du même qui nous frappait avec un câble quand on était petit pour apprendre une sourate ? »

 

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La pièce dénonce le tour de passe-passe opéré par les recruteurs. L’élan haineux envers les mécréants est une illusion, qui berne tout un chacun. L’idéalisation du combat purificateur désigne le corps comme siège de la souillure. Le désir serait à combattre au profit d’une justice divine, qui promettrait la rédemption. Ce auquel se confrontent les trois compères, c’est le repérage des mécréants : comment les distinguer ? Comment les identifier ?

Au fond, pour répondre à cette question, nous pouvons avancer que seul un uniforme pourrait permettre de catégoriser clairement chacun. Mais prenons garde à ce que certains ne se déguisent pas en frères, alors qu’il s’agirait d’ennemis… A la fin de la pièce, Ismaël entend ces mots : « Il faut donner pour recevoir, mon frère. Alors donne, mon frère, donne-leur l’amour que nous n’avons pas eu, mon frère. Mais ne tombe pas dans la haine. Il n’y a rien derrière la haine, rien ». Et si l’accès à l’ambivalence, à la complexité, constituaient une voie terrestre et non plus céleste ? En tout cas, c’est de ce côté-là que nous entrainent ces deux œuvres artistiques. La sublimation, la culture, la réflexion, l’éducation sont de solides remparts à la barbarie. Soutenons ces créations et gardons en tête ce que le relève Fethi Benslama : « Les candidats au jihad sont de plus en plus jeunes, issus de toutes les classes sociales, beaucoup sont inconnus des services de police ** ».

 

Le ciel attendra, en salles
Djihad, à voir au théâtre des Feux de la Rampe
* Benslama (Fethi) Un furieux désir de sacrifice, le surmusulman, Editions du Seuil, mai 2016, p. 12.
** Benslama (Fethi) Un furieux désir de sacrifice, le surmusulman, p.33

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