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« Délivrances », de Toni Morrison : Noirs destins

Intense et troublant portrait d’une incarnation sublime et noire comme l’ébène du rêve américain, « Délivrances », de la nobélisée Toni Morrison, sort enfin en poche aux éditions 10/18.
Par Pamela Pianezza

delivrancesÉcrire moins pour dire toujours plus. Toni Morrison vieillit peut-être mais ne se fane pas. Depuis les années 2000 son écriture, elle, se resserre, condensant dans de courts ouvrages les ingrédients qui depuis L’Œil le plus bleu, son premier roman publié en 1970 (Pecola, une fillette noire, y rêvait d’avoir la peau blanche et les yeux clairs), font le sel et le miel de sa littérature. A savoir : enfance et famille, violence et racisme, soumission et rédemption, amour destructeur ou salvateur…

Des pièges dans lesquels se débat elle aussi Lulla Ann Bridewell, héroïne de Délivrances, le 11ème roman de Morrison. Fille de « mulâtres au teint blond » qui parvenaient à passer pour blancs, la petite fille naît « noire comme la nuit ». Voilà pourquoi son père a foutu le camp, conclut sa mère, dégoûtée par sa progéniture.

Pourtant Lulla Ann s’en tire bien. On la retrouve à l’âge adulte, sublime, toute d’un blanc virginal vêtue et rebaptisée « Bride », à la tête de « Toi ma belle », une société de cosmétiques florissante. Mais son rêve américain bascule lorsque son fiancé s’évapore et que sort de prison son ancienne institutrice, condamnée pour agression sexuelle sur la foi du témoignage de Lulla Ann. Si encore le sort s’en tenait là… Bride dont les mensonges sont désormais mis à nus, entame une mue : ses seins disparaissent et son corps rétrécit jusqu’à refaire d’elle une enfant. Est-ce le prix de la rédemption ? Ce récit initiatique contrarié prend alors la forme d’un road trip, Bride partant en quête de son petit ami et croisant sur la route les surprenants personnages qui lui donneront les clés pour se réinventer plus solidement.

Chez la nobélisée Toni Morrison s’affranchir du passé est un processus douloureux mais vital. Récit d’une indispensable réinvention, Délivrances se fait l’écho d’une souffrance profondément afro-américaine, avec l’intensité bouleversante propre aux grands contes universels.

 

« Délivrances », de Toni Morrison (10/18)

 

 

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