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« En attendant Bojangles »: ode aux « artistes de la vie »

LITTÉRATURE & PSYCHANALYSE — Sept mois après publication aux éditions Finitude, le premier roman d’Olivier Bourdeaut, ode aux anticonformistes et aux « artistes de la vie » n’en finit pas de séduire les lecteurs. Retour sur un succès mérité.
Par Daniel Charlemaine, psychologue

Olivier-Bourdeaut-En-attendant-BojanglesC’est l’été. A distance des salles obscures, je souhaite mettre en lumière le succès littéraire d’Olivier Bourdeaut, sorti cette année et maintes fois primé*. Cette histoire nous confronte au génie de la folie, à la manière fulgurante, dont un aménagement de la réalité est possible et nous relate combien certains êtres deviennent des artistes de la vie.

Un homme et une femme se rencontrent. D’emblée, il perçoit le décalage de cette femme, qui danse. Elle le subjugue, l’entraine dans sa perception autre. Il est conquis. Cette rencontre improbable entre deux êtres, qui s’ennuient là où ils se trouvent, s’orchestre sur la mélodie de « Mr. Bojangles » interprété par Nina Simone. Danse, cocktails et histoires président à leur histoire…

Ces deux-là ont un fils. C’est lui qui nous narre comment la mélancolie maternelle peut être créatrice si l’on s’en donne les moyens. La confrontation à l’éducation nationale est jubilatoire. On mesure combien l’écart à la norme est insupportable pour cette institution et ses représentants. La maîtresse est convaincue de la pertinence du contenu de son enseignement, elle ne peut s’imaginer qu’on puisse apprendre autrement, qu’on puisse conquérir le savoir sur d’autres bases, certes discutables, mais néanmoins possibles.

Il y a du sulfureux, du scandaleux, du hors normes dans ce à quoi cet enfant accède. Ce qui est indéniable, c’est combien sont vives son intelligence et sa sensibilité. Il n’est pas traumatisé par cette existence décalée, où la fête bat son plein toutes les nuits. Il vit dans un monde d’adultes, avec une singularité de point de vue inhabituelle pour son âge. Il possède des compétences, qui ne cadrent pas avec ce qui constitue l’univers d’un jeune garçon –l’usage du vouvoiement, par exemple, que lui a transmis sa mère. Son père, quant à lui, raconte des histoires invraisemblables, qui nourrissent l’imaginaire de ce fils.

 

Dans le raisonnement du jeune homme, quelque chose de différent est à l’œuvre : on a le sentiment parfois que ce garçon colle aux mots qu’il entend, comme s’il n’avait pas accès à la dimension métaphorique. Cela confère à ses propos une dimension tragicomique et touchante, qui nous ouvre sur l’étendue de ce qu’un enfant peut entendre dans ce qui lui est dit ou dans ce qui est prononcé en sa présence. Le devenir avec des parents hors normes ouvre-t-il sur un destin de marginal ou à l’inverse contraint-il à un hyper conformisme ? Ce beau roman nous montre combien le champ des possibles reste ouvert et également l’hérésie des théories soutenant le déterminisme psychoaffectif. Nous voyons ici à quel point c’est à la fois une erreur de jugement et, dans l’atmosphère du récit, une faute de goût.

Chez eux, on n’ouvre pas le courrier. Il s’entasse. Le social n’a d’intérêt que s’il est festif. Bien sûr, cela ne peut durer qu’un temps, mais l’intensité et la richesse de l’insouciance de vivre sans contraintes sont ici longuement savourées. L’ivresse et la gastronomie gargantuesque sont aussi de la partie. On navigue sans limites dans cette histoire si pétillante sur fond de désespoir. Vivre coûte que coûte, mais en en payant le prix. L’addition n’est pas le moment de conclure, juste un détour en passant.

Cet enfant a grandi entre deux parents déjantés, mais il semble outillé pour conquérir le monde. Le garçon est outillé pour la vie lorsque face aux drames, aux événements graves qui surviennent, il ne se montre pas démuni pour appréhender les situations. Non pas qu’il soit à l’abri de la souffrance, mais il fait montre d’une adaptabilité aux circonstances. C’est parce qu’il a grandi entre des parents, qui l’ont crédité de son intelligence tant affective que cognitive, et qu’il ne s’est pas retrouvé en place de thérapeute familial chargé de soigner ou de traiter ses parents psychiquement défaillants, qu’il conquiert cette autonomie psychique. Ainsi dans le roman, il est amené à manier le mensonge à l’école, où il saisit qu’il ne peut raconter sa vie telle qu’elle est. De même avec sa mère, à qui il épargne la réalité brute en lui offrant des versions romanesques. Pourtant, ce qui est remarquable, c’est que cela n’occasionne pas chez ce jeune garçon d’empêchement à penser. C’est une belle leçon sur la multitude de voies permettant d’acquérir la capacité de raisonner, de ressentir et de se cultiver. Une autre issue que celle prédite en son temps par André Malraux –celle de la spiritualité– dont le dessein s’avère aujourd’hui si funeste, pourrait donc constituer une alternative à la noirceur de l’actualité si tragique. Tant mieux !

 

* Goncourt du premier roman, prix du Roman des étudiants France Culture – Télérama 2016, grand prix RTL – Lire et prix France Télévisions – Romans.

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