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Anne Teresa de Keersmaeker à Pompidou : exposer la danse au cœur de la ville

Peut-on faire entrer la danse au musée ? Notre chroniqueuse a partagé l’étonnante expérience chorégraphique proposée au Centre Pompidou par Anne Teresa De Keersmaeker: pas d’horaire de début ni de fin, pas de programme, pas de ticket, pas de réservation, pas de siège… Mais une immersion inoubliable au cœur d’un ballet. À découvrir jusqu’au 6 mars.
Par Candice Moors
Photos : © Anne van Aerschot 

Au Centre Pompidou vendredi pour la lumineuse rétrospective du peintre Gérard Fromanger, j’ai eu la curiosité de pousser ma visite jusqu’à la galerie sud. Je pensais y trouver une exposition de photos sur l’univers de la chorégraphe flamande Anne Teresa de Keersmaeker. Des vidéos, à la rigueur, des écrire, des costumes peut-être. Rien ne me préparait à ce moment de déconnexion totale, en compagnie de danseurs et de musiciens live.

Un spectacle en totale liberté

Pour « Work/Travail/Arbeid », pas d’horaire de début, de fin, pas de programme, pas de ticket, pas de réservation, pas de siège. Le visiteur pénètre directement dans cette vaste salle livrée à l’état brut, vitrée sur une partie et donnant sur la rue. Je partage donc le plateau avec les danseurs et les musiciens de l’ensemble Ictus, comme tant d’autres visiteurs, sans autre barrière que celles de la surprise ou l’admiration. Je m’assois au sol en tachant de faire le moins de bruit possible, certains restent en retrait comme pour pouvoir fuir plus facilement quand d’autres s’avancent pour filmer avec leur Smartphone, courant le risque de se retrouver sur la diagonale d’un danseur. Une flûtiste et une danseuse en pantalon blanc et baskets bleues prennent possession de l’espace après que cinq musiciens et un groupe de danseurs aux t-shirts imbibés de sueur l’aient quitté. Je me demande depuis quand ces danseurs se relaient, je me surprends à craindre que tout cela prenne fin brutalement.

 

Fontaine

Sur un autre tempo

Le duo m’offre une heure hors du temps, sur une partition étonnante et belle du compositeur français Gérard Grisey. Le souffle des deux interprètes accentue cette sensation d’intimité, de partage. La flûtiste et la danseuse se jouent des silences, ce bien devenu si rare. La ville, tout autour, continue pourtant de vivre et de bouger. Aux vitres, les militaires au béret rouge, le vigile en pause-cigarette, l’employé de voirie en gilet jaune fluo viennent coller leur visage, intrigués ou amusés. Ce projet métamorphose le musée, à la fois dehors et dedans.

50 minutes plus tard, mes deux interprètes s’éclipsent lentement tandis que d’autres dessinent déjà sur le sol les lignes d’un cercle à la craie. Je parcours le dépliant pour découvrir qu’ils danseront ainsi pendant neuf jours. Neuf journées de neuf heures, pendant lesquelles s’isolent, s’étalent et se superposent en toute liberté les éléments d’une pièce initialement composée pour être présentée sur une durée d’une heure, Vortex Temporum.

Redoutant de voir m’échapper ce moment si fragile par la minute de trop, je me lève pour quitter la salle. Je croise, devant la sortie, la flûtiste et la danseuse. Juste le temps de leur souffler un merci, tout est dit.

 

Chaussuresbleues

En savoir plus : Créée au Centre d’art contemporain WIELS de Bruxelles, la pièce est réadaptée pour chaque nouveau musée (Centre Pompidou à Paris du 26 février au 6 mars, Tate Modern à Londres du 8 au 10 juillet, MoMA à New York du 25 mars au 2 avril 2017).

 

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