tabou1

« Quand c’est non, c’est non » : réponse d’un psychanalyste face au « Tabou » du viol

Dans « Tabou », pièce de Laurence Février, cinq comédiennes incarnent tour à tour des femmes violées et les enquêteurs qui les interrogent, tentant de mesurer leur « degré de responsabilité » dans les faits… Daniel Charlemaine, psychologue, revient sur les tabous planant aujourd’hui encore autour du viol et analyse les enjeux de la prévention ainsi que nos capacités d’action.
 Par Daniel Charlemaine

Une fois n’est pas coutume, c’est un spectacle théâtral, que je souhaite mettre en lumière. Ce « tabou », qui donne son titre à la pièce, c’est le viol. Cinq femmes répondent à un interrogatoire sur les circonstances dans lesquelles se sont déroulés les faits. Ce qui est mis en avant, c’est combien la victime d’un viol doit en quelque sorte prouver son « innocence ». Dans un procès, la vedette, c’est le violeur, pas la victime. On juge des faits et il s’agit d’établir si l’accusé en est l’auteur et si, en quelque sorte, la victime n’a pas contribué à ce que la situation tourne mal. En somme, si elle ne l’aurait pas un peu cherché…

Le 25 novembre 2015 est déclaré Journée Internationale de lutte contre les violences faites aux femmes. C’est dans ce cadre que s’inscrit la pièce écrite et mise en scène par la comédienne Laurence Février. Le texte s’inspire d’un ouvrage de Véronique le Goaziou et Maryse Jaspard, Le viol aspects sociologiques d’un crime, publié en 2011 à la Documentation française : 425 affaires de viols, jugées par trois cours d’assises (Paris, Versailles et Nîmes) au cours des dernières années, y sont ainsi examinées par les auteures.

Parmi les données stupéfiantes relatives aux viols en France figure le fait que dans 80% des cas, les protagonistes, auteurs et victimes se connaissaient. Et qu’un quart des viols est commis par un membre de la famille. On est loin de l’image, qui vient spontanément à l’esprit, d’un agresseur anonyme, surgissant au milieu de la nuit.

 

 » J’ai quand même le droit de plaisanter avec un serveur de café ! »

 

La mise en scène de la pièce est sobre, minimaliste. Cinq comédiennes en robe circulent entre les rôles : tantôt victimes, tantôt menant l’interrogatoire. Il y a de l’insoutenable parfois dans ces questions. La victime est préalablement avertie qu’elle va devoir répondre de ses actes et de comment son positionnement a éventuellement pu contribuer à la survenue du drame…

Les questions sont adressées avec sobriété, sans affects. Il s’agit juste d’éclairer la justice. La dimension kafkaïenne est tout à fait présente et cette implacable logique n’est que rarement mise en brèche par la capacité de révolte, dont font parfois preuve avec génie, certaines victimes : « Non, mais écoutez, j’ai quand même le droit de plaisanter avec un serveur de café ! » se révolte Lucie, lorsqu’on lui demande si elle ne pense pas que son attitude pouvait sembler équivoque et être mal interprétée.

Il y a de l’insoutenable dans cette pièce, bien que l’acte ne soit jamais montré, seulement raconté. C’est de cette puissance évocatrice, que Tabou tire sa force.

 

Dire, narrer, dénoncer pour reprendre figure humaine

 

A l’issue de la représentation, les comédiennes reviennent sur scène pour débattre avec les spectateurs. Une fois changées vêtues de leurs propres pantalons, elles reprennent figures humaines, après avoir baigné durant tout le spectacle dans l’inhumanité : de l’acte, de sa victime déshumanisée par les faits, puis du traitement des faits. La pièce est là pour rappeler que dire, narrer, dénoncer, se faire entendre et faire reconnaître ce qui s’est passé peuvent permettre d’envisager un processus de réparation et de reconstruction. La représentation se conclut d’ailleurs par une plaidoirie de Gisèle Halimi en 1978, à la Cour d’Assises d’Aix-en-Provence.

 

Surdité des interlocuteurs

 

Au cours des thérapies on réalise souvent que les victimes ont parfois dit à un de leur proche ce qu’elles subissaient ou avaient subi. Mais parfois elles se heurtent au déni, à la surdité de leurs interlocuteurs. Si une prévention doit être envisagée, notamment en milieu scolaire, elle repose sur un enseignement clair du caractère interdit de l’inceste, et du fait que notre propre corps nous appartient, que personne ne peut y avoir accès sans notre accord. Il s’agit là d’un enjeu considérable. Oui, l’enfant a besoin de limites dans son éducation, mais l’adulte également.

Deux tabous sont selon moi toujours difficilement pensables : d’une part, la toxicité familiale devrait faire l’objet d’une publicité plus importante, non pas pour en nier le caractère évidemment structurant de la famille, mais pour battre en brèche cette idéalisation absurde, qui lui est accordée. Non, la famille n’est pas un havre de paix protecteur ! Elle peut l’être, mais elle peut également être le théâtre d’une violence parfois inouïe.

 

tabou3

 

Le second tabou impensable se situe du côté supposé aguicheur de la victime. C’est ce que vise le pédophile, qu’on classe trop hâtivement du côté de la brute style Dutroux, alors que ce que cherchent la plupart des pédophiles, c’est le consentement, voire le désir, à tout le moins l’excitation de leur victime. « Quand c’est non, c’est non », chante Jeanne Cherhal. Qu’une femme s’habille de façon provocante, provocatrice, ne fait pas d’elle une candidate au viol. L’enfant séduit par le pédophile n’est pas coupable de s’être éventuellement montré séducteur ou sensible à l’attention, dont a pu faire preuve à son égard un adulte. La proie du pédophile n’est pas le fruit du hasard. Le pédophile flaire l’espace où il peut venir se nicher. Rappelons que 57 % des viols sont commis sur des personnes mineures (filles et garçons). Le viol est un crime, il relève de la Cour d’Assises. Un certain nombre de faits sont requalifiés en agressions sexuelles, qui sont alors considérés comme des délits et relèvent alors du domaine du Tribunal Correctionnel. Les peines encourues sont évidemment très différentes.

 

Pornographie et éducation sexuelle

 

Une dernière question nous taraude : quel impact la pornographie peut-elle avoir sur l’éducation sexuelle des enfants, des adolescents, puisqu’internet permet un accès assez simple à des images ou à des scènes pornographiques. Et question subsidiaire, de quelles représentations de la femme, de l’homme, de l’interchangeabilité des partenaires, l’industrie pornographique peut-elle être tenue pour responsable ?

Le désir et ses modalités d’expressions sont extrêmement complexes. En élaborant sa théorie de l’inconscient, Freud a débusqué le diable niché en chacun de nous. Ne désignait-il pas l’enfant comme étant un « pervers polymorphe » soulignant par là l’existence de la sexualité infantile. La morale et la pruderie ne sont d’aucune aide pour penser les questions soulevées dans cette chronique. Elles pourraient juste contribuer à ne pas entendre la plainte exprimée par l’enfant à un être cher à qui il adresse sa confiance.

 

Deux suggestions cinématographiques permettront de poursuivre la réflexion. D’une part, le récent film de Baya Kasmi, avec Vimala Pons, Je suis à vous tout de suite. D’autre part, le film d’Audrey Estrougo, Une histoire banale, sorti en 2014. Le premier nous montre avec une apparente légèreté où peut conduire l’impossibilité d’avoir pu dire non face à une personne de confiance. Le second nous montre les conduites paradoxales chez la victime d’un viol et combien un accompagnement est indispensable pour aider à l’élaboration du traumatisme et donner la force à la victime de dénoncer les faits.

 


Tabou se joue jusqu’en décembre au théâtre Le Lucernaire, puis au Théâtre de l’Opprimé du 15 au 18 mars 2016.

 

 

Comments are closed.