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Révélation #4 : Edward Kelsey Moore, écrivain (Les Suprêmes)

Dans un premier roman poignant et divertissant, « Les Suprêmes », Edward Kelsey Moore tisse avec humour et bonté une histoire de l’Amérique noire.  La meilleure nouvelle du printemps.
Par Pamela Pianezza
© Michael Lionstar/Random House

Edward Kelsey Moore est un Américain bien tranquille. Élevé au bon grain du Midwest, dans l’Indiana avant de s’installer à Chicago, il a pris le temps de s’imposer comme violoncelliste avant de se lancer dans l’écriture, ce qui constitue à nos yeux une double bonne nouvelle. D’abord, parce ce l’expérience du gentleman lui offre davantage à raconter que les tribulations de son nombril et suffisamment d’imagination pour se glisser dans la peau d’une femme (et même de trois), ensuite parce que la quête de « nouvelles sensations littéraires » des éditeurs se confond trop souvent avec un concours du meilleur recrutement dans les cours de récré. Or si l’expérience ne fait pas le talent… Eh bien un peu, quand même.

« EKM », que nous propulsons volontiers « meilleur écrivain vivant de l’Indiana » (Kurt Vonnegut ayant trépassé il y a quelques années déjà) a donc 53 ans et sa plume swingue comme un solo de Benny Goodman. Les « Suprêmes » à qui il consacre son premier roman n’ont toutefois rien à voir avec le girls band de Diana Ross, si ce n’est que ces quinquas afro-américaines forment elles aussi un trio détonnant : Odette, qui parle aux fantômes, noie son cancer sous des volutes de marijuana, Clarice dépense son énergie de bonne croyante à pardonner un mari trop volage et Barbara Jean n’en finit plus d’être sublime, ni d’encaisser les coups que la vie semble lui réserver à chaque coin de rue. Et pourtant elles avancent, traversant l’histoire de l’Amérique qui n’a pas encore un Barack Obama pour président…

« J’ai écrit un livre avec pour personnages principaux trois femmes noires, inspirées des femmes que je connaissais le mieux : ma mère, ma sœur, mes tantes ​​et mes cousines », écrivait Kelsey Moore en juin dernier dans le New York Times. « La culture populaire tend à assimiler les Noires de caractère aux garces vulgaires, prétentieuses et égoïstes que l’on peut voir dans des programmes comme The Real Housewives of Atlanta. Mais ces femmes n’ont rien à voir avec celles qui m’ont élevé. »

On pense forcément à un autre premier roman au destin planétaire : La couleur des sentiments, le blockbuster charmant mais un peu naïf de Kathryn Stockett, qui passait un peu vite sur certains épisodes historiques pour se concentrer sur son ambition de réconciliation des peuples. Sous ses airs facétieux, Les Suprêmes creuse plus profondément encore dans sa volonté de tisser une histoire de l’Amérique noire, optimiste, mais réaliste. C’est une véritable définition de l’ « Afro-American way of life » qu’il propose, pour une fois susceptible de faire rêver la terre entière. Son livre est un tour de force, qui doit son pouvoir d’attraction à cet irrésistible mélange d’énergie propre aux premiers romans et de sagesse réservés aux êtres qui ont vécu. Les Suprêmes passe du rire aux larmes, on en ressort le cœur vaillant : un cocktail rare.

Les Suprêmes, d’Edward Kelsey Moore (Actes Sud)

 

 

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