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Le Songe d’une nuit d’été : Délires des promeneurs solitaires

Depuis le 8 février, la grande salle Richelieu rénovée de la Comédie Française succombe aux charmes vénéneux du Songe d’une nuit d’été de William Shakespeare. Si Muriel Mayette, à la mise en scène, a mis la pédale douce sur la féerie, elle redonne à cette comédie hors norme sa puissance tellurique. Troublant et passionnant.
Par Renan Cros

Tout commence dans la salle. C’est la règle dorénavant. Pas un spectacle sans que le public ne soit follement amusé du spectacle avant le spectacle. Si Isabelle Huppert fait son taï-chi à l’Odéon en attendant les Fausses Confidences, ici on rentre directement dans le vif du sujet.  Il se noue quelque chose sous nos yeux. Les comédiens que l’on avait vu errer, un peu hagard, au milieu des rangées, se confrontent enfin. Il faut dire que le duc d’Athènes (impérial Michel Vuillermoz), vient de son faire son entrée triomphale dans la salle.

Nous sommes au spectacle, eux aussi. Le théâtre est un lieu social et la crise qui ouvre la comédie de Shakespeare se donne donc en public. Un homme, un père, fait un scandale. Sa fille Hermia lui tient tête. Il la promet à Démétrius, elle veut épouser Lysandre. Tout le monde est là, dans la salle, caché aux hasards des rangées. Même Hippolyta, la malheureuse que Démétrius rejette.

 

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Si l’on avait déjà vu ce procédé amusant de surgissement au milieu de la foule, notamment dans un Don Juan remarquable de Yann-Joël Collin, il prend ici une acuité étonnante. La crise qui se joue et la tristesse qui en découle n’est pas factice. Nous sommes de plain-pied dans le réel.

Hermia n’a pas le choix d’aimer qui elle veut. La rage et la violence qui animent la formidable Suliane Brahim attrapent d’emblée. On l’empêche d’aimer, elle veut mourir. Le drame s’en va, le rire du public avec. Les deux amoureux tragiques se retrouvent sur scène, enfin. Avec précision et douceur, Muriel Mayette orchestre ces retrouvailles comme des adieux. Hermia et Lysandre sont condamnés.

Mais soudain l’imaginaire s’en mêle. Et si ? Et si Lysandre et Hermia fuyaient ensemble ? Le rideau se lève et dévoile un immense espace blanc. La machine s’emballe. On se déchausse et on se déshabille avant de rentrer dans un rêve. Lysandre et Hermia se jettent à corps perdus dans l’histoire qu’ils se racontent : ils vont fuir et s’aimer malgré tout. Hélas pour eux, quand la fiction est lancée, elle ne prend jamais le tour attendu… La plume de Shakespeare ne fera donc que contrarier leurs songes communs.

 

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Mayette fait le choix de l’abstraction.  Elle couche sur une immense page blanche les délires de Shakespeare et se débarrasse de l’attirail cinématographique de la pièce, de cette forêt encombrante et de la féérie supposée. Son Songe à elle est avant tout celui de la fiction, plurielle et improbable. Elle ose le grotesque et le sublime, le théorique et le comique, l’excès et la mesure. Pas besoin de décor puisqu’elle a les meilleurs comédiens. Sa direction d’acteurs, précise et juste, va chercher la modernité de Shakespeare, son sens de la répartie et du burlesque.

Avec audace, la metteur en scène juxtapose les trois récits de la pièce, comme autant de relectures d’une même histoire. Cohabitent ainsi sur une même page blanche, le romantisme (les amoureux), le primitif (le monde des fées) et le moderne (la troupe de comédiens). Chacun d’eux célèbre à sa manière la puissance de l’imaginaire et du désir.

Évidemment, la composition incroyable de Christian Hecq en Obéron simiesque et en rut emporte le public. Face à lui, Martine Chevallier compose une Titania emplumée, idéale. De même, la troupe de comédiens amateurs déclenche l’hilarité du public. Mais c’est le quatuor d’amoureux qui élève le spectacle vers des sommets. La jeunesse et la justesse de ces comédiens, (formidable Suliane Brahim, Julie Sicard, Sebastien Pouderoux et Laurent Lafitte) redonnent une étonnante profondeur à cette fantaisie boisée. L’amour et le mensonge ne font plus qu’un. Les sentiments valsent sous le joug d’une fleur magique. Mais ce qui traverse cette comédie, c’est l’incompréhension. Comment l’amour peut-il disparaitre ? Hermia comme Hippolyta ne veulent pas y croire. Une farce, somme toute.

 

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La résolution de l’intrigue, par un coup de baguette magique, ne résout finalement rien. Littéralement, Le Songe d’Une Nuit d’Eté est « un conte de fée » nous dit Muriel Mayette. Autrement dit, une fantaisie au pays des ombres. Peut-être qu’Hermia n’a jamais retrouvé Lysandre… Le théâtre nous a en tout cas emporté loin du réel. Quand Puck, l’elfe transgenre, vient finalement s’excuser, on lit dans sa voix le regret de la fiction de ne pouvoir changer le réel.

Les puristes crieront au scandale mais les spectateurs sont ravis. Muriel Mayette a réussi à redonner à Shakespeare sa puissance hétérogène. Il y en a donc pour tous les goûts, tous les âges, tous les sexes. Son spectacle ne cherche pas la bienséance, ni même le sur-mesure.

« De la glace chaude », c’est ainsi que le Duc d’Athènes nomme la pièce donnée en son honneur. Mayette en a fait son parti pris et fait siennes les contradictions du texte de Shakespeare. Le triomphe du public, c’est le triomphe de la fiction toute puissante, délirante et obstinée. Son Songe est un délire qui fait du bien.

 

Le Songe d’une nuit d’été, de William Shakespeare
Mise en scène de Muriel Mayette
Du 8 février au 15 juin 2014 – Salle Richelieu, Comédie Française
Avec Martine Chevallier, Michel Vuillermoz, Julie Sicard, Christian Hecq, Stéphane Varupenne, Suliane Brahim, Jérémy Lopez, Adéline d’Hermy, Elliot Jenicot, Laurent Lafitte, Louis Arene, Benjamin Lavernhe, Pierre Hancisse, Sebastien Pouderoux et les comédiens élèves.
 

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