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Top of the lake : bienvenue en enfer

Top of the lake,  créée par Jane Campion et Gerard Lee et projetée au festival de Cannes en mai dernier, arrive enfin jeudi soir sur Arte. (Certains parisiens chanceux pourront la découvrir en intégral sur grand écran au MK2 Bibliothèque le même soir.) Mais qu’est-ce ce qui fait de cette mini-série une aventure télévisuelle exceptionnelle ?
Par Yaële Simkovitch

Un ciel couvert, un crime malsain, une femme flic en proie à ses propres démons. Une seule et même enquête qui s’étale, s’enlise et se perd dans les méandres d’une petite communauté. Jusque là, rien de bien nouveau, on est dans la tendance. The Killing, The Bridge, The Fall, Broadchurch : toutes ces séries ont déjà su dessiner au détour d’un crime horrifique le portrait d’une femme qui met son âme en jeu dans sa quête de vérité. Top of the Lake, la mini-série de Jane Campion et de Gerard Lee, se démarque en poussant le concept à son paroxysme et en appuyant sans retenue là où ça fait mal, laissant derrière elle toute convention sérielle pour explorer sa propre forme.

 

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L’EFFET CAMPION

La mise en scène envoûtante fait perdre pied et oblige à abandonner toute attente habituellement associée à un policier du dimanche. C’est une invitation au voyage. Un voyage obscur pour une contrée sauvage et claustrophobique, où le spectateur n’a aucun contrôle. La Nouvelle-Zélande qu’on y découvre n’est plus la terre des légendes du Seigneur des Anneaux, mais un pays reculé, à la fois primitif et décadent où les hommes sont cruels et où les femmes subissent leur emprise. Autour d’un lac maudit, les montagnes menaçantes font oublier l’existence du monde moderne.

Cette œuvre à part a séduit les critiques du monde entier et pour cause : elle est aussi réussie sur le fond que sur la forme. On souhaiterait bien une deuxième saison, si sa limitation dans le temps ne faisait pas aussi partie de son charme. Le bénéfice, sans doute, d’avoir à bord une co-créatrice, co-auteure et co-réalisatrice de l’envergure de Jane Campion. Fascinée comme toujours par les personnages féminins troubles et leurs relations complexes avec les hommes, Jane profite de l’espace temporel que lui procurent 6 épisodes pour multiplier les portraits, mais aussi les nuances. Elle appuie ses thématiques de prédilection sans oublier de les contrebalancer.

 

Photo David Wenham, Elisabeth Moss, Thomas M. Wright

TROUBLES FÉMININS

Robin (Elizabeth Moss, Mad Men) mi-héroïne écorchée, mi-justicière nous sert de guide, voir de proxy, dans cette région à la limite de la civilisation. Elle s’y sent tout aussi étrangère bien qu’elle y soit née, ayant refoulé cette partie de sa vie pour se payer une indépendance en Australie en devenant flic spécialisée dans les crimes sexuels. A l’occasion d’une visite douloureuse, elle se laisse happer par une enquête et nous entraîne dans sa recherche effrénée d’une petite fille de douze ans, enceinte et en fugue, et de l’homme responsable de son état.

Bien plus qu’un élément déclencheur, ce crime reflète la thématique de la série, qui décline constamment la même idée sous de nouvelles formes : une femme violentée en quête de salut et de liberté. Le monde de Top of the Lake est presque manichéen, partagé entre des femmes victimes et des hommes tortionnaires. C’est une variation exacerbée mais intelligente sur l’oppression « banale » des femmes et sur les conséquences de leurs traumas. C’est aussi un portrait sans concession du regard que ces femmes posent sur le monde. A travers Robin, notamment, qui malgré son tempérament d’acier, semble voir tous les hommes comme de potentiels prédateurs. Top of the Lake touche à quelque chose d’universel et d’inhérent à l’expérience féminine : la peur du mal que les hommes peuvent leur faire.

Mais si la série n’épargne pas les hommes, la plupart d’entre eux ne sont pas tant monstrueux qu’insensibles ou ignorants. Tel le cynisme ordinaire affiché par les flics face au destin de cette petite fille. Et la gent masculine n’est pas condamnée en bloc, elle ne paraît que le produit de son éducation, de sa société. La communauté des femmes n’est pas plus glorifiée. Au bord du fameux lac, une tribu improvisée s’installe pour suivre la parole de GJ, leur gourou, spectre de vérité incarné magistralement par Holly Hunter. Bien que le lieu s’appelle « Paradise », ce n’est pas une terre promise, et ces femmes semblent plus égarées qu’épanouies.

La seule réelle lumière provient de l’histoire d’amour qui surgit au milieu de ce terrain hostile. Complexe, passionnée, sentimentale, elle fait écho à la trame policière tout en gardant sa propre trajectoire. Johnno, l’homme dont Robin va tomber amoureuse, contredit toute accusation de misandrie qu’on pourrait ériger contre la série. Il rétablit l’équilibre en se révélant le plus éclairé de tous. Il se livre corps et âme sans perdre une once de virilité (après tout, il est tatoué et vit dans les bois). Loin d’être un simple fantasme, il est la réponse à la problématique principale de la série.

 

Photo Luke Buchanan

VICTOIRE DU DÉSIR

Peut-on survivre à de telles violences, peut-on aimer les hommes si on a peur ? Une interrogation qui transcende le sentiment de menace qui tente d’empoisonner l’atmosphère. Robin a beau être inquiète, ni les horreurs du passé, ni celles du présent, n’ont raison de son désir. Les disciples de GJ continuent aussi de rêver du corps des hommes. Si l’abus psychologique et sexuel est au cœur du propos, la soif de sexualité des femmes n’est jamais reniée.

Dans les bras de Johnno, Robin se libère enfin d’une partie de ses démons. La mise en scène de leurs étreintes est pleine de douceur et de sensualité. Le sexe n’est pas anecdotique, il est fondamental, tant pour les personnages que pour l’expérience du spectateur. Jane Campion et Garth Davis, les réalisateurs, veulent nous séduire, nous toucher, nous exciter, nous rappeler à nous aussi, l’invincibilité du désir. Ils démontrent que la sexualité n’appartient pas au mal, mais peut être l’instrument de l’union, de l’amour et du salut.

Ce n’est pas le trauma qui nourrit l’histoire de Top of the Lake, c’est son affranchissement. C’est une leçon de vie, pas un constat de mort. Le crime ne parvient pas à compromettre  la nature humaine. C’est une ode à l’espoir, malgré la violence, l’ignorance et la dureté de la vie et des hommes.

Top of the Lake : diffusion les 7 & 14 novembre sur Arte
 Lire le portrait de Jane Campion


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